La metteuse en scène adapte le texte de la dramaturge Catherine Benhamou. En s’appropriant un fait divers avec subtilité et tendresse, elle révèle un Maxime Taffanel en pleine possession de ses moyens.
Dans un RER bondé, un matin ordinaire, un bébé pleure dans les bras de sa maman. À cause de la fatigue, de sa solitude, ou peut-être de son grand dénuement, celle-ci tend son enfant au jeune homme qui se tient à côté d’elle et qui lui propose son aide pour descendre sa poussette sur le quai. Mais, au moment où les portes du train se referment, elle remonte dans la rame et disparaît, laissant son nourrisson dans les bras du jeune homme interloqué. À partir de ce véritable fait divers, le texte de Catherine Benhamou explore la question de la culpabilité, les injonctions qui entourent l’amour maternel, la position des pères et l’ensemble des permissions qui leur sont accordées. Le narrateur, un jeune homme un peu paumé qui vit encore chez sa mère, projeté l’espace d’un instant dans une paternité involontaire, s’adresse donc à ce nourrisson qu’il tient dans ses bras et à qui il tente d’expliquer la situation. À peine sorti de l’enfance lui-même, il va passer la nuit entière dans la gare avec l’enfant, en espérant le retour de la mère qui ne viendra pas, avant de se décider à se rendre au commissariat. Ainsi, il tente de retracer la trajectoire de cette femme : son compagnon qui l’empêche de prendre sa contraception et qui disparaît le jour de la naissance de l’enfant, son désœuvrement face à cette maternité non désirée, sa solitude, ce matin-là, dans le RER. Cette position d’accueil fortuite le renvoie lui-même à la démission de son propre père, parti refaire sa vie loin du foyer, aux errements de sa propre existence, dont il peine à embrasser la trajectoire.
On redécouvre ici Maxime Taffanel – que l’on avait adoré dans Cent mètres papillon, pour lequel il avait été nommé au Molière de la révélation masculine en 2022 –, qui développe une palette subtile et nuancée. Tout débute par un timbre de voix, velouté, presque chuchoté, qui oblige à tendre l’oreille et à se rapprocher de ce narrateur qui s’excuse presque de prendre la lumière – admirablement sculptée par Juliette Besançon. Sans projection, presque sans intention, Maxime Taffanel dépose avec une déconcertante délicatesse les premiers mots, abrité derrière un clavecin qui sera son partenaire de jeu comme sa malle aux trésors. Bientôt, ses épaules massives d’ancien champion de natation seront dévoilées par l’échancrure d’un top, son déhanché souligné par des talons à plateformes et les traits de son visage étrangement brouillés par une cagoule à paillettes. Son corps ne sera pas son seul outil de narration : bientôt, une marionnette émerge du ventre du clavecin et donne chair à cet enfant confié, un manteau de fourrure devient une psychologue qui essaie en vain de faire sortir le jeune homme de sa torpeur.
Petit à petit, la proposition glisse lentement vers le conte : Le Petit Poucet n’est jamais loin, la mère du narrateur devient une reine drapée d’or et le père un méchant loup à crête bleue. Avec une physicalité mi-krump, mi-drag, un pied du côté du drame social, l’autre du côté de la fable, la proposition évolue ainsi avec justesse sur un fil ténu, mais maîtrisé. Elle fait particulièrement mouche dans son traitement de la masculinité : lorsqu’elle évoque ces pères démissionnaires (que l’on n’accuse jamais, eux, d’abandon), les enfances maltraitées par d’autres, plus fortes ou plus agressives, dans les cours de récréation, la méfiance des policiers qui prennent la déposition du narrateur. C’est ce contraste qui est si touchant, celui créé entre ce corps de lutteur aux épaules de colosse et ce personnage de grand gentil qu’il habille, de ceux qui ne se résolvent pas à appartenir à la catégorie des prédateurs et qui refusent à demi-mot, en balbutiant un peu, d’écraser, de broyer. En un mot, de prendre part au jeu de celui qui sera le plus fort. Empruntant au théâtre d’objets, explorant une appréhension du corps particulièrement touchante, le tout adossé à un texte pertinent, Hélène Soulié réussit ici un petit bijou de tendresse, comme un léger tremblement sous la peau.
Fanny Imbert – www.sceneweb.fr
5 secondes
Texte Catherine Benhamou
Mise en scène Hélène Soulié
Avec Maxime Taffanel
Assistanat à la mise en scène Lenka Luptakova
Scénographie Emmanuelle Debeusscher, Hélène Soulié
Création lumière Juliette Besançon
Composition musicale Jean-Christophe Sirven
Costumes Pétronille Salomé
Construction décor et marionnette Emmanuelle Debeusscher
Regards extérieurs Morgane Peters (marionnette), Chloé Bégou
Régie générale Marion KoechlinProduction EXIT
Coproduction et soutien Les Plateaux Sauvages, Théâtre Public de Montreuil – CDN, Théâtre Charles-Dullin – Grand Quevilly, Théâtre Jérôme Savary – Villeneuve-lès-Maguelone, Théâtre Jacques Cœur – Ville De Lattes
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de la DRAC Occitanie au titre des compagnies conventionnées, d’ARTCENA, de la Ville de Montpellier et du dispositif Impulsions de Montpellier Méditerranée Métropole et du département de l’HéraultLe texte est publié aux Éditions des femmes – Antoinette Fouque. Ce texte est lauréat de l’Aide nationale à la création de textes dramatiques – ARTCENA.
Durée : 1h
Les Plateaux Sauvages, Paris
du 19 au 31 janvier 2026Théâtre Jérôme Savary, Villeneuve-lès-Maguelone
le 20 févrierSalle Jeanne Oulié, Mèze (version HLM)
le 4 avrilThéâtre Charles Dullin, Grand-Quevilly
le 19 maiLes Plateaux Sauvages, Paris (version HLM)
du 21 au 28 mai



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !