Après Le Poids des fourmis, le Bluff Théâtre revient au Théâtre Paris-Villette avec une nouvelle création en tout point différente, si ce n’est le québécois comme fil rouge. Rose est un spectacle poignant, idéal pour un public adolescent, qui aborde des sujets difficiles avec un humour et une énergie propre à la jeunesse, et propices à nous embarquer.
Le Bluff Théâtre nous vient tout droit du Québec et s’adresse en priorité à la jeunesse au fil de collaborations avec des auteurs et autrices contemporain·es. Après le réjouissant Poids des fourmis de David Paquet mis en scène par Philippe Cyr, leur nouvelle création, présentée au Théâtre Paris-Villette, qui noue avec la compagnie une fidélité sur la durée, s’appuie sur une pièce d’Isabelle Hubert que Mario Borges et Carol Cassistat montent à quatre mains dans un dispositif scénographique ingénieux qui fait cohabiter dans la même vision deux espaces-temps différents. Une pièce sensible, émaillée d’humour, qui aborde le mal-être adolescent sans contourner son sujet ni le prendre avec des pincettes. La souffrance y est évoquée dans toute sa dimension concrète autant que dans son mystère psychique, son vortex d’empêchement et d’enlisement appréhendé à travers le personnage qui donne son titre au spectacle : Rose.
Quand s’ouvre la représentation, Rose est à jardin, sur une chaise. C’est une femme d’un certain âge, mère d’un adolescent de 15 ans en détresse. Elle s’adresse à un homme de l’autre côté du plateau – excellent Pierre-Yves Charbonneau, aussi éloquent dans ses silences que dans ses prises de parole sporadiques – que l’on devine rapidement être un psy qu’elle consulte pour la première fois afin de demander conseil pour venir en aide à son enfant. Or, très vite, Rose n’est pas seule. Son double adolescent s’invite dans la discussion, d’abord en pointillés, pour rétablir la véracité d’un fait, d’un détail qui a son importance, mais aussi pour s’insurger. Et ce sont toute la colère et la douleur de celle qu’elle était auparavant qui envahissent petit à petit la Rose adulte à l’avant-scène, jusqu’à laisser place aux souvenirs intacts d’une rencontre qui aura à jamais marqué sa vie. Et c’est là que l’histoire commence. Le récit bascule dans le passé et nous entraîne auprès de cette ado renfrognée, mal dans ses baskets et, plus encore, inapte à la sociabilité du collège, rongée par une boule au ventre métaphorique qui l’entrave et lui pèse comme une enclume. Jusqu’à ce qu’elle croise la route d’un certain Victor, étrange garçon précédé par sa réputation.
Dans un décor épuré qui ne compte pour mobilier que les deux chaises au premier plan, le spectacle se déroule dans l’écrin d’une boîte dont le cadre large à l’avant-scène se rétrécit au loin, comme on fait le point sur le principal. L’espace scénique est donc composé de deux zones séparées, mais communicantes, qui permettent à Rose au présent – interprétée par la vibrante Éva Daigle – d’interagir avec Rose au passé jusqu’à s’effacer devant l’intensité de son vécu : cette rencontre marginale à la nuit tombée, entre deux ados pas franchement gais, maladroits et hésitants, terriblement attachants du fait de leur personnalité bien trempée. Et l’écriture ciselée et rythmée par des dialogues dynamiques et réjouissants fait le reste. Car si l’ambiance est sombre, nocturne, baignée de lumières pâles sur fond d’obscurité, la teneur des répliques et la verve toute québécoise, ponctuée de mots d’anglais, apportent une dose d’humour bienvenue à l’émotion suscitée par l’intrigue. On ne dévoilera pas tout ici, mais, si l’on rit de bon cœur à certaines punchlines bien envoyées, l’émotion nous étreint à certains autres égards.
À la mise en scène, Mario Borges et Carol Cassistat ont réalisé un beau travail, tout en finesse et suggestions. Dans cette boîte scénique qui joue sur des projections vidéo quasiment immersives et des jeux de lumière expressionnistes, les deux jeunes interprètes – formidables Célia Gouin-Arsenault, toute en fureur enragée et tourments à fleur de peau, et Félix Lahaye, volubile et généreux – nous attrapent par les sentiments, nous happent dans la relation naissante qui s’échafaude à tâtons. Et l’on croirait plonger dans ce décor entonnoir pour rejoindre notre propre adolescence et ses affres. Rarement on a vu un spectacle sur ce sujet trouver un si bel équilibre entre le malaise et la vitalité, l’angoisse qui tétanise et les envies qui couvent, le mal invisible et la maladie décrite. L’humour n’est jamais là pour éviter la dure réalité, mais il désamorce sans cesse tout pathos et rend ce duo élargi en quatuor tellement humain et touchant qu’on sort de là sonné par l’expérience émotionnelle que l’on vient de traverser.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Rose
Texte Isabelle Hubert
Mise en scène Mario Borges, Carol Cassistat
Avec Pierre-Yves Charbonneau, Éva Daigle, Célia Gouin-Arsenault, Félix Lahaye
Assistance à la mise en scène Amélie-Claude Riopel
Scénographie Odile Gamache
Costumes Noémie Richard
Environnement sonore Stéphane Caron
Assistant à la spatialisation sonore Robert Caux
Sonorisateur consultant Frédérick Bélanger
Lumière Renaud Pettigrew
Vidéo Julien Blais
Direction et régie technique Rébecca Brouillard, Frédérick Bélanger
Direction artistique Joachim TanguayProduction Théâtre Bluff, Théâtre du Gros Mécano
Rose est lauréat du Prix Louise-Lahaye 2025 volet adolescence.
Durée : 1h
À partir de 11 ansThéâtre Paris Villette
du 28 janvier au 7 février 2026Le Grand Bleu, Lille
les 10 et 11 févrierCulture Trois-Rivières (Canada)
le 25 févrierESTacade, Buckingham (Canada)
du 10 au 13 marsSalle André-Gagnon, La Pocatière (Canada)
le 19 marsQuai des Arts, Carleton-sur-Mer (Canada)
le 23 marsSalle Desjardins, New Richmond (Canada)
le 25 marsSalle Thomas Morrissey, Chandler (Canada)
le 27 marsCentre de Création Diffusion de Gaspé (Canada)
le 30 marsThéâtre de la Vieille Forge, Petite-Vallée (Canada)
le 1er avril


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