Une relecture pleine d’acuité de l’opéra de jeunesse de Wagner l’éloigne de son aspect légendaire pour le confronter aux réalités migratoires du monde contemporain. Mise en scène par Marie-Ève Signeyrole et dirigée par Ben Glassberg, la production est d’une véritable force de frappe scénique et musicale.
Il ne faut s’attendre à trouver aucun élément propre à l’habituel folklore dans la représentation proposée par l’Opéra de Rouen du Vaisseau fantôme de Wagner. Si l’intrigue tient du conte légendaire et initiatique, sa relecture par la metteuse en scène et vidéaste Marie-Ève Signeyrole s’ancre fortement dans une réalité dramatique et douloureuse. Dès l’ouverture exécutée par un orchestre orageux et tempétueux à souhait, des migrants, candidats à l’exil sur une mer démontée, prennent place dans une embarcation précaire et tentent de s’acheminer, au mépris du danger, vers un eldorado supposé hospitalier. Au moyen de la vidéo tournée en direct et de l’usage du gros plan sur les corps et les visages violemment éprouvés de jeunes et vulnérables naufragés comme sur des nourrissons emmaillotés, le regard se laisse totalement happer par ce périlleux périple. La magistrale scénographie se teinte de la tenace noirceur d’une nuit sans sommeil et immerge en eaux troubles giclantes et écumantes. Dans ce contexte, le Hollandais volant (der Fliegende Hollander), prisonnier d’une malédiction qui le condamne à errer sur l’immensité des océans sans autre espoir que celui de trouver une femme pour l’aimer, se voit conférer le rôle d’un passeur qui assure le franchissement illégal des frontières par des clandestins dans le but d’en tirer un avantage financier, mais aussi de trouver la rédemption.
Si la mise en scène démontre une formidable capacité à animer en permanence le plateau – grâce à de nombreux mouvements de foule très bien réglés –, comme à extraire de son propos des enjeux forts d’un point de vue politique et humain, la direction musicale captive également l’auditeur tant le chef fait montre d’une énergie constante qui galvanise la fosse. Ben Glassberg, qui avait déjà impressionné dans un si envoûtant et singulier Tristan et Isolde, développe ici un son comme surgi de l’abîme, dynamisé par le choix de tempi aussi vifs qu’implacables favorisant une tension continue dont le lyrisme nerveux et généreux tient en haleine.
Le Choeur accentus est brillant d’homogénéité vocale et d’investissement scénique. Il en est de même pour chacun des solistes réunis. Alexandre Duhamel prend pour la première fois le rôle-titre, en imposant une carrure physique qu’il accorde sans mal à un charisme vocal parfois juste un peu voilé. Camouflé sous un long anorak noir, il dessine un personnage délibérément sombre et inquiétant, qui se démarque d’une approche purement romantique, et gagne en relief comme en étrangeté. La superbe Senta de Silja Aalto offre une voix puissante et capiteuse pour braver avec un franc succès les difficultés de sa partition. Son malheureux fiancé, Erik, profite aussi de la vigueur du ténor Robert Lewis qui l’interprète. Impressionnant de solidité, le marin Daland de Grigory Shkarupa s’invite comme la réminiscence cinématographique de Fitzcarraldo, le protagoniste du film éponyme de Herzog, conquistador de l’inutile en costume blanc et follement happé par son gramophone, sans doute pour mettre en avant son caractère aventurier de l’extrême. Ce nouveau Vaisseau fantôme se présente ainsi comme une belle et puissante odyssée.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Le Vaisseau fantôme
de Richard Wagner
Direction musicale Ben Glassberg
Mise en scène, conception vidéo Marie-Ève Signeyrole
Avec Alexandre Duhamel, Grigory Shkarupa, Silja Aalto, Robert Lewis, Héloïse Mas, Julian Hubbard
Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen
Chœur accentus / Opéra Orchestre Normandie Rouen
Chefs de chant Kate Golla, Matthew Fletcher
Chef de chœur Gareth Hancock
Pianiste des chœurs Philip Richardson
Assistanat à la mise en scène Katja Krüger
Scénographie Fabien Teigné
Costumes Yashi
Lumières Philippe Berthomé
Vidéo Céline Baril
Dramaturgie Louis GeislerCoproduction Opéra Orchestre Normandie Rouen, Opéra national de Lorraine
Durée : 2h20
Opéra Orchestre Normandie Rouen
du 27 janvier au 3 février 2026


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