L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang conjugue désir d’absolu et douceur des relations. Une histoire d’amour incroyable et vraie, née dans les années folles et la tuberculose, magnifiquement mise en scène par Louise Chevillotte.
Le cinéma lui a offert la notoriété, le Théâtre de la Commune la possibilité de créer sa première mise en scène d’ampleur. Louise Chevillotte, après un seule en scène autour des écrits de Camille Readman Prud’homme, s’est attelée à faire vivre au plateau l’histoire extraordinaire de jeunes femmes de l’entre-deux-guerres. À l’origine, donnant ainsi naissance à un roman intitulé L’Incandescente (Éditions Grasset), Claudie Hunzinger avait exhumé la correspondance soigneusement entretenue, et conservée, par sa propre mère, Emma, avec une jeune femme prénommée Marcelle, qu’elle avait rencontrée en préparant le concours de l’École normale. Louise Chevillotte a découvert à son tour l’existence de ces lettres par l’entremise d’un documentaire de Robin Hunzinger, le fils de Claudie, traitant de cette même histoire. Au cœur de toutes ces œuvres, les innombrables missives d’amour, donc, d’une beauté littéraire remarquable et d’une passion brûlante envoyées par Marcelle à Emma. Les deux jeunes femmes au début des années 1920 se rencontrent, donc, tandis qu’elles se forment à devenir enseignantes. Elles doivent se séparer, mais leur histoire d’amour se prolonge de manière épistolaire pendant de longues années durant lesquelles elles ne se voient que très rarement. Seules les lettres de Marcelle sont aujourd’hui disponibles, pas les réponses d’Emma, mais cette part silencieuse contribue grandement à l’intérêt et au mystère de l’histoire, et fait du personnage de Marcelle l’élément central de cette aventure. L’épicentre même. Le cœur du volcan. Excessive, politique, brûlante de désir de vivre et d’absolu. C’est elle, l’incandescente. C’est elle, qui donne le titre à cette pièce.
Et le Gang des cracheuses de feu ? Ces jeunes femmes que Marcelle rencontre ensuite au sanatorium. Avec elle, Bijou, Hélène et Marguerite vont faire communauté au sein de l’établissement de soin. Le désir circule entre elles, impulsé par l’irradiante énergie de Marcelle, éclairé par l’amour de celle-ci pour Emma, à laquelle toutes se mettent à leur tour à écrire. Puis, Hélène et Marcelle partent se soigner à la montagne. Le mal progresse. Soleil noir de la tuberculose, rouge passion du sang que crachent ces femmes que la vie émancipe et attise. Les relations amicales et amoureuses sont évidemment intensifiées par la proximité de la mort. Histoire vraie et folle de ces jeunes femmes à une époque où on ne les imaginerait pas vivre ainsi, librement, suivant leur désir, dans une urgence adolescente et tragique, cette Incandescente est sublimée par la beauté des écrits de Marcelle B. et celle de la mise en scène de Louise Chevillotte.
Beauté dramaturgique, tout d’abord, qui entremêle lettres et récit, ne dévoilant que progressivement les mystères des relations. Histoire qui entremêle les personnages comme ils s’entrelacent dans la vie, alternance de lettres et de scènes adaptées du roman initial, va-et-vient entre imaginaire romanesque et réalités de ces vies, l’action rebondit sans cesse et l’attention est toujours relancée. Entre le silence d’Emma – qui paraît se retirer, qui vit sa vie sérieuse, qui entre dans l’âge adulte où elle va travailler et construire une famille –, plus dans l’esprit que dans la chair, lui reproche Marcelle, sans rien ôter pour autant à l’amour qu’elle lui voue –, et l’inextinguible quête d’absolu de Marcelle se jouent tant de choses : écart social, refus de se laisser happer par les renoncements adultes et petits-bourgeois, soleil brûlant de l’absolu que l’écriture enflammée de Marcelle réveille avec tant de facilité, tant son écriture est belle, emportée et lucide, lyrique et concrète, d’une verve romantique aux antipodes de toute mièvrerie. Dans une mise en scène tout en drapés qu’actionnent les quatre excellentes comédiennes (Élodie Gandy, Juliette Gharbi, Lucie Grunstein et Mathilde-Edith Mennetrier), la délicatesse, la légèreté et les images parfois picturales rehaussent encore le spectacle. Dans le choix des lumières, des costumes et des transitions musicales de Léonie Pernet, tout fonctionne à merveille, et les quatre personnages aux tempéraments différents se distinguent autant qu’ils se confondent dans ce carrousel amoureux. À l’heure où l’horizon s’assombrit, où le numérique permet de scroller les relations, où l’amour paraît parfois passé de mode, L’Incandescente, dont le propos est également, bien évidemment, politique, montre comment a pu s’inventer, du côté des femmes, une quête d’absolu qui se déploie dans la beauté et la liberté.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang
Adaptation théâtrale et mise en scène Louise Chevillotte
D’après le roman éponyme de Claudie Hunzinger (avec l’autorisation des Editions Grasset & Fasquelle), le documentaire Ultraviolette et le gang des cracheuses de sang de Robin Hunzinger et les lettres de Marcelle B.
Avec Élodie Gandy, Juliette Gharbi, Lucie Grunstein, Mathilde-Edith Mennetrier
Scénographie Lisetta Buccellato
Lumières Thomas Cany, en complicité avec Bérénice Durand-Jamis
Création musicale Léonie Pernet
Costumes Estelle Boul
Travail chorégraphique Mathilde Roux
Stagiaire Lylou Lanier & Isée RocaboyProduction La Rookerie
Production déléguée La Commune, Centre dramatique national Aubervilliers
Coproduction Théâtre National de Nice
Avec le soutien du Fonds régional pour les talents émergents (FoRTE) et de l’Adami (première fois théâtre), la participation artistique du Jeune Théâtre National, le soutien de la Région Ile-de-France et de La Fondation La PosteL’Incandescente de Claudie Hunzinger a été publié aux Editions Grasset & Fasquelle en 2016.
Durée : 1h45
La Commune, CDN d’Aubervilliers
du 12 au 20 février 2026


Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !