Avec sa nouvelle pièce donnée au TNP, le dramaturge et metteur en scène Joël Pommerat poursuit brillamment son exploration de la sphère adolescente, et livre un conte contemporain où le fantastique s’invite pour mieux, par de subtils jeux de miroirs, révéler la puissance de l’imaginaire et des désirs de la jeunesse, et les manquements dangereusement aveugles des adultes.
Ses aficionados ne le savent que trop bien, et, sans doute, est-ce au moins en partie pour cela qu’ils apprécient tant son travail : Joël Pommerat est un artiste ô combien méticuleux, attentif au moindre détail visuel, sonore, textuel en mesure d’aiguiller, ou de faire dérailler, un montage scénique, en proie au doute, fécond, qui le pousse, de temps à autre, à passer cinq heures de répétitions sur quatre minutes de spectacle – « lesquelles ne demeureront pas forcément sous cette forme dans la version finale » – comme le racontait récemment Libération à l’issue de l’un des filages de sa dernière création, Les Petites Filles modernes (titre provisoire). Alors, quand le dramaturge et metteur en scène choisit délibérément de garder ce « (titre provisoire) » dans son titre définitif, cela mérite que l’on s’y arrête un instant. Si Joël Pommerat n’est évidemment pas le premier à s’autoriser une telle friction – Penda Diouf et Lucie Berelowitsch l’avaient aussi osée, et elles ne sont pas les seules, pour leur Sorcières (titre provisoire) –, elle a cette fois non pas valeur de coquetterie, mais de symbole. Car Les Petites Filles modernes (titre provisoire) est bel et bien une création de Schrödinger, avec un titre provisoire et en même temps définitif, un aspect achevé et en même temps intrinsèquement inachevé – équipée d’un panneau « attention peinture fraîche » plus visible que dans la plupart de ses créations récentes –, et surtout située dans la zone d’intersection des mondes parallèles que, dans un même mouvement, elle entend sonder, voire réunir : le réel et la fiction, le monde des adultes et la sphère des pré-adolescents, la banalité du quotidien et l’étrangeté du fantastique, la brutalité du concret et les pouvoirs de l’imagination, la stricte réalité et l’univers du conte. Un vaste, stimulant et périlleux chantier aux multiples étincelles.
Paraissant reprendre là où il s’était arrêté avec Contes et Légendes, Joël Pommerat réinvestit le territoire adolescent pour en poursuivre l’exploration, mais décale d’entrée de jeu le regard à l’aide d’un premier tableau, sublime, où deux silhouettes, de plus en plus grandes à mesure qu’elles avancent, cheminent vers nous, comme si elles venaient d’un autre univers ou d’un lointain passé, comme si le metteur en scène matérialisait un « Il était une fois » sans qu’il soit prononcé. Ces silhouettes, ce sont celles de Jade et Marjorie, deux collégiennes a priori ennemies. Quand la première apparaît discrète sous ses airs de bonne élève, la seconde, avec son allure de garçon manqué, est violemment effrontée, capable d’envoyer balader le CPE qui lui reproche le harcèlement qu’elle fait subir à sa camarade à travers des « jeux dangereux », bientôt redoublés de menaces de mort. Tandis que Marjorie, qui habite à côté de chez Jade, ne tarde pas à se faire renvoyer, et à rester claquemurée chez elle où ses parents la battent, la voilà qui déboule, le soir venu, dans la chambre de sa victime qui, face à ses nouvelles tentatives d’intimidation, lui lâche un secret : la nuit, ses parents se transformeraient en « créatures maléfiques » et commettraient des « actes horribles » en faisant « comme si de rien n’était » au petit matin.
Au-delà de leur admiration commune pour le chanteur Shawn Mendes, les deux jeunes filles scellent alors, et sans le dire, un pacte qui transforme leur relation houleuse en amitié profonde, voire en une forme d’amour amical, et les pousse à se voir chaque nuit, à l’insu de leurs parents, pour se raconter des histoires, s’inventer d’autres vies que les leurs et tenter de préserver leur lien qui menace d’être rompu. En parallèle, émerge un autre récit dans lequel deux « créatures » venues d’un univers « où l’amour serait une faute, un crime impardonnable et punissable de la plus impitoyable des façons », et devenues des « enfants humains », sont mises au supplice : quand l’une est « condamnée à vivre 1 million d’années enfermée dans une boîte métallique sans boire ni dormir » ni être soumise aux effets du passage du temps, l’autre, qui, de son côté, vieillit, ne peut que lui tenir compagnie, sans réussir à la libérer. Jusqu’au jour où, découvrant un trou au-dessus duquel il se penche, le jeune homme demande à la voix, qui, en écho, lui répond, que « cesse l’enfermement de [son] amour ». Loin d’être exaucé dans la foulée, le voeu est soumis à une condition : l’aspirant doit se taire tant qu’il n’aura pas été réalisé. « Si tu formulais un autre désir, le premier serait perdu et ton attente reprendrait au commencement », le prévient la voix d’outre-tombe, sans anticiper que Marjorie et Jade, guidées par leur imaginaire, vont venir troubler ce nouveau pacte.
À première vue strictement parallèles, en dépit des quelques échos qu’ils entretiennent subrepticement, ces deux fils narratifs se rejoignent bientôt, jusqu’à se confondre totalement et révéler toute la richesse de cette création de Joël Pommerat qui, contrairement à d’autres, prend le temps nécessaire pour se déployer. S’impose alors une vision théâtrale et intellectuelle en forme de poupées russes dramaturgiques, aux mille entrées et niveaux de lecture, confectionnée, y compris formellement, selon de savants et habiles jeux de miroirs. À travers cette histoire en zone grise, mi-réelle, mi-fantastique, le dramaturge et metteur en scène célèbre et met en garde contre les très grands pouvoirs de la fiction, capable, par sa seule force d’action, d’influer sur le réel, et s’impose en médiateur entre des mondes adultes et adolescents qui, décidément, ne communiquent pas sur le même canal. Pour faire face à ces parents, desquels Marjorie regrette le trop grand pouvoir, tout à la fois étouffants d’autorité, voire castrateurs, et aveuglés par leur manque de dialogue et d’attention, invisibles physiquement, mais omniprésents par leurs voix, Joël Pommerat met entre les mains des deux jeunes filles un don que les adultes ne possèdent plus, ou plutôt qu’ils n’exercent plus, celui d’un imaginaire fertile, dont il pousse les feux. Ravageur dans sa manière de bousculer les cadres et les codes, en mesure de faire exploser les carcans de la réalité et de redonner aux désirs, y compris les plus fous, la place centrale qu’avec l’âge ils ont perdue, il peut aussi, comme le dramaturge le montre puissamment, s’avérer à double-tranchant et faire perdre le Nord à celles et ceux qui s’y livrent totalement. En osant les reflets fantastiques, toujours particulièrement complexes à manier au théâtre, ce sont alors les manquements, les erreurs, les difficultés et autres insuffisances du réel, et particulièrement du monde des adultes, que Joël Pommerat révèle, avec une grande acuité, en miroir.
Pour cela, le metteur en scène mobilise, évidemment, sa grammaire scénique reconnaissable entre mille, nourrie par ces fondus au noir qu’il maîtrise comme personne – souvent imité, jamais égalé –, par cette direction d’actrices et d’acteur au cordeau qui profitent autant à Éric Feldman qu’à Marie Malaquias et Coraline Kerléo, par les époustouflantes scénographie et création lumière d’Éric Soyer, dont le caractère quasi immersif peut parfois venir troubler la perception optique, par le fin travail vidéo de Renaud Rubiano, qui prolonge, et amplifie, les multiples jeux de miroirs textuels et transforme la boîte noire en camera obscura, mais pas que. Car, dans son travail dramaturgique à la simplicité uniquement apparente, Joël Pommerat paraît avoir métabolisé, consciemment ou inconsciemment, nombre d’influences : celles que nous avons toutes et tous en commun dans nos sociétés encore et toujours biberonnées aux contes et autres récits à la Chair de poule – le puits, le mystérieux génie, la maison lugubre et louche du vieux voisin, pour ne citer qu’elles ; celles d’une génération en prise avec son temps ; et celles que lui-même hérite de son propre travail artistique. À ses spectatrices et spectateurs les plus fidèles, le metteur en scène, au-delà de l’ambiance blafarde de Contes et Légendes, adresse alors une série de clins d’oeil, de l’ours de Ma chambre froide au puits de Je tremble (1 et 2), en passant par le lit de Cendrillon et la forêt projetée du Petit Chaperon rouge. Comme si lui aussi s’autorisait quelques jeux de miroirs et de visions, comme si, en définitive, les temporalités étaient, chez lui, aussi poreuses que les mondes.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Les Petites Filles modernes (titre provisoire)
Une création théâtrale de Joël Pommerat
Avec Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias, et les voix de David Charier, Delfine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais, Faustine Zanardo
Scénographie et lumière Éric Soyer
Vidéo Renaud Rubiano
Son Philippe Perrin, Antoine Bourgain
Collaboration artistique Garance Rivoal
Assistanat à la mise en scène David Charier
Renfort assistanat Roxane Isnard
Musique originale Antonin Leymarie
Costumes Isabelle Deffin
Renfort costumes Jeanne Chestier
Perruques Julie Poulain
Collaboration à l’écriture Zareen Benarfa
Participation au travail de recherche, comédien Pierre Sorais
Réalisation maquette et accessoires Claire Saint-Blancat
Construction accessoires Christian Bernou
Décor Ateliers du TNP
Direction technique Emmanuel Abate
Direction technique adjointe Thaïs Morel
Régie lumière Gwendal Malard
Régie son Philippe Perrin, Antoine Bourgain
Régie vidéo Grégoire Chomel
Régie plateau Pierre-Yves Le Borgne, Jean-Pierre Constanziello, Inês Correia Da Silva Mota
Assistanat à la régie plateau Lior Hayoun, Faustine Zanardo
Habillage Lise Crétiaux, Manon DenariéProduction Compagnie Louis Brouillard
Coproduction Théâtre National Populaire ; Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon ; Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique ; Les Tréteaux de France, Centre dramatique national ; Théâtre Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national ; Espaces Pluriels, Scène conventionnée d’intérêt national art et création danse de Pau ; Festival d’Automne à Paris ; L’Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry ; Le Canal, Théâtre du Pays de Redon, Scène conventionnée d’intérêt national art et création pour le théâtre et le ministère de la Culture (DRAC Bretagne) ; Le Bateau Feu, Scène nationale Dunkerque ; La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; Théâtre français du Centre national des Arts du Canada, Ottawa ; Le National Taichung Theater
Avec le soutien de la maisondelaculture de Bourges, Scène nationale
Action financée par la Région Île-de-FranceLa Compagnie Louis Brouillard est conventionnée par la DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France. Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard sont associés à Nanterre-Amandiers, à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle et au Théâtre National Populaire. Les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes Sud-Papiers.
Durée : 1h25
À partir de 13 ansThéâtre National Populaire, Villeurbanne
du 22 novembre au 10 décembre 2025Théâtre Nanterre-Amandiers – CDN, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
du 18 décembre 2025 au 24 janvier 2026L’Azimut, Théâtre La Piscine, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry
du 11 au 15 févrierL’Agora, Scène nationale de l’Essonne, Évry-Courcouronnes
les 19 et 20 févrierEspaces Pluriels, Scène conventionnée d’intérêt national Art et Création Danse, Pau
les 4 et 5 marsmaisondelaculture de Bourges, Scène nationale
les 24 et 25 marsLe Canal, Théâtre du Pays de Redon
les 8 et 9 avrilComédie de Genève (Suisse), en co-accueil avec le Théâtre Am Stram Gram
du 14 au 18 avrilPalais des Beaux-Arts de Charleroi (Belgique)
les 23 et 24 avrilMaison de la Culture d’Amiens, Scène nationale
les 29 et 30 avrilLes Salins, Scène nationale de Martigues
les 5 et 6 maiLe Bateau Feu, Scène nationale de Dunkerque
du 20 au 22 maiThéâtre national de Strasbourg
du 3 au 18 juin



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