Au Théâtre Nanterre-Amandiers, Johan Simons livre une version chimiquement pure du chef-d’oeuvre de Shakespeare, où le prince du Danemark, brillamment campé par Sandra Hüller, s’impose comme un missionnaire de la concorde et de la vérité.
Au théâtre, et pour Hamlet, qui en est elle-même garnie, peut-être encore davantage que pour d’autres pièces, tout est bien souvent affaire de vision. Pour son grand retour sur une scène française, plus de quinze ans après son Casimir et Caroline donné dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à l’occasion du 63e Festival d’Avignon, Johan Simons expose la sienne d’entrée de jeu, sans avoir besoin que le moindre mot ne soit prononcé. Sous sa houlette, le plateau du Théâtre Nanterre-Amandiers se présente comme un espace de jeu aussi impressionnant que stylisé, d’un blanc éclatant et (presque) immaculé, encadré par de très hauts rebords qui pourraient, au choix, faire penser à un terrain de pétanque, à une arène ou à un flipper débarrassé de ses bumpers, kickers et autres slingshots dans lesquels, en principe, ne cessent de se heurter les billes lancées à pleine vitesse. Au-dessus de cette aire épurée, est suspendu, façon mobile, un tandem d’éléments symboliques et singuliers. Installés dans la diagonale l’un de l’autre, et semblant attirés autant que repoussés par une force gravitationnelle, se font face un globe intensément lumineux, ersatz de soleil artificiel, et une immense plaque de cuivre conductrice, aux reflets aussi chaleureux que totalement imparfaits. Encerclé par une multitude de grosses boules métalliques d’abord nimbées de la noirceur du cadre où elles végètent, ce dispositif aux accents stellaires transpire l’élégance, bien sûr, mais aussi le magnétisme, la rectitude et la cérébralité. Autant de qualificatifs qui siéent parfaitement à la perception que Simons donne d’Hamlet, dans un mélange paradoxal de simplicité et de complexité, de retour à l’essence et de renversement profond.
Contrairement à Ivo van Hove qui, sans coup férir, dans l’adaptation récente qu’il avait livrée du chef-d’oeuvre shakespearien avec la troupe de la Comédie-Française sur la scène de l’Odéon, avait fait du prince du Danemark un fou patenté et effrayant, rongé par une soif de vengeance qui le faisait sombrer dans une violence extrême, le patron du Schauspielhaus Bochum l’impose comme un troublant et désarçonnant pôle de stabilité dans un monde qui, lui, serait de guingois, à ce point sorti de ses gonds qu’il n’est même plus utile de préciser qu’« il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » tant cela se voit, tant cela se ressent. Irrigué à quelques rares intervalles, et notamment en guise de préambule, par des extraits du Hamlet-machine de Heiner Müller, cet Hamlet-là est sans douleur ni (arrière-)pensée. Il est l’artisan d’une quête aussi franche qu’éperdue de sincérité pour que la vérité sur le meurtre de son père éclate au grand jour et apparaisse en pleine lumière, aussi crue, froide et chirurgicale que celle du globe en dessous duquel il se tient. Chez Johan Simons, les ténèbres sont résolument du côté de ceux par qui le mal est originellement arrivé, du côté de Claudius, le nouveau roi fratricide, de Gertrude, l’inamovible reine complice, et même de Polonius, qui s’impose comme le bras armé tout à fait consentant, et même moteur, du duo régnant. À leurs yeux, à commencer par ceux du maître du Danemark, Hamlet devient un homme à abattre, moins parce qu’il est réellement fou – mais simplement, et stratégiquement, décrit comme tel par ses adversaires pour mieux le discréditer – qu’à cause de l’usage qu’il fait de la parole. Aussi affolée dans sa forme sinueuse et poétique qu’affolante dans ce qu’elle véhicule, elle se transforme en instrument de révélation potentielle du complot initial, et donc en arme possiblement létale.
Réellement amoureux d’Ophélie, Hamlet apparaît comme un être résolument seul – ce que ne manque pas de fréquemment lui rappeler, autant qu’à Laërte et à Fortinbras, l’un des deux fossoyeurs à la présence ensorcelante et cocasse, et à la parole oraculaire. Délaissé par Laërte qui, comme pour mieux s’en laver les mains, a fui vers la France, il se retrouve assailli de tous côtés : de façon directe par le tandem Claudius-Polonius, qui ne cesse de vouloir le faire trébucher, plus en creux par Gertrude, qui ne lui apporte jamais aucun soutien, et par la bande par Rosencrantz, Guildenstern et même Ophélie, qui s’imposent comme des pantins manipulés, à leur corps plus ou moins défendant, par le trio aux commandes du royaume déliquescent. S’engage alors une lutte puissante, dont l’adaptation draconienne, mais redoutablement habile, opérée par Jeroen Versteele fait reluire l’ensemble des facettes. Outre la quête de vérité, qui s’impose au premier plan, cette bataille relève, en sous-main, de la morale politique, qui peut remettre le royaume en ordre de marche ou l’enfoncer encore un peu plus vers un abîme constellé de coeurs et d’esprits corrompus, mais aussi d’une opposition entre les générations, entre celle de Claudius, Gertrude et Polonius, qui entendent bien diviser, et annihiler, ceux qui devraient prendre leur suite, pour mieux régner, et celle de Hamlet, Ophélie et Laërte, qui tentent, sans succès, de maintenir une certaine unité entre eux pour enrayer l’héritage mortifère des pères et, peut-être, peut-on esquisser, forger un royaume sur des bases nouvelles, et plus saines.
Dramaturgiquement distillé et dépouillé pour atteindre sa forme chimiquement, et théâtralement, la plus pure, cet Hamlet profite d’un renversement de perspectives que Johan Simons se plait à prolonger, et à renforcer, dans sa mise en scène. Là où certaines et certains, parfois à dessein, engluent la pièce shakespearienne dans un magma tragico-tragique dont aucun individu ne pourrait ressortir vivant, le chef de troupe néerlandais pratique un art éminemment subtil du décalage. D’abord en osant quelques soupçons de bouffonnerie – notamment grâce aux fossoyeurs-ambassadeurs – qui, au milieu de cet océan de sérieux, agissent comme des vecteurs d’étrangeté – et de drôlerie ; mais aussi, et surtout, en intercalant une couche supplémentaire de regards, telle une mise en perspective, au travers de comédiennes et comédiens qu’il institue, aux prémices, comme des actrices-spectatrices et acteurs-spectateurs qui, lorsqu’ils ne jouent pas, s’installent parmi le public, au premier rang, pour examiner les faits, gestes et dires de ceux qu’ils côtoient. Privés de tout accessoire, comme s’ils devaient interpréter, et donc livrer bataille, à mains nues, toutes et tous, à commencer par Sandra Hüller, aussi impressionnante de précision et d’intensité contenue dans la peau du prince du Danemark que dans celle de la romancière réputée d’Anatomie d’une chute de Justine Triet, se fondent avec une aisance déconcertante dans ces rôles dont le quasi-dédoublement traduit le caractère intrinsèquement dual autant que l’humanité dont ils sont, pour le bien comme pour le mal, fondamentalement pétris. Figures théâtrales classiques s’il en est, Hamlet, Ophélie, Gertrude, Claudius, Laërte, Polonius et consorts deviennent alors, avant toute chose, nos contemporains. Fauteurs de troubles ou artisans du salut, opportunistes ou obstinés, ils peuvent servir de modèles ou d’anti-modèles, dans une société, la nôtre, qui sort elle-même chaque jour un peu plus de ses gonds.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Hamlet
Texte William Shakespeare, avec des extraits de Hamlet-machine de Heiner Müller
Mise en scène Johan Simons
Avec Sandra Hüller, Stefan Hunstein, Mercy Dorcas Otieno, Bernd Rademacher, Dominik Dos-Reis, Gina Haller, Konstantin Bühler, Victor Ljdens, Alexandre Wertmann, Jing Xiang, Ann Göbel, Lukas Tobiassen
Adaptation et dramaturgie Jeroen Versteele
Costumes et scénographie Johannes Schütz
Musique Mieko Suzuki
Assistant musique et conception sonore Lukas Tobiassen
Directeur du son Will-Jan Pielage
Lumières Bernd Felder
Traduction Angela Schanelec, Jürgen Gosch
Surtitrage français Robin OrmondProduction Schauspielhaus Bochum
Avec le soutien de l’association Freundeskreis Schauspielhaus Bochum e. V.Durée : 2h30 (entracte compris)
Théâtre Nanterre-Amandiers
du 11 au 15 mars 2026


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