Avec sa compagnie Teatro Malandro, Omar Porras adapte le Conte des contes de l’écrivain italien du XVIIème siècle Giambattista Basile. Portée par sept brillants comédiens-musiciens et un sens aigu de l’image, ce spectacle est une fête dont l’éclat se fait au prix d’un certain lissage de l’œuvre d’origine.
Nous remarquions il y a peu, au moment de la création de Re Chicchinella par Emma Dante, la méconnaissance française de l’œuvre De Giambattista Basile (1566-1632). Et voilà que dans la foulée de l’artiste italienne, c’est Omar Porras, acteur et metteur en scène d’origine colombienne installé en Suisse avec sa compagnie Teatro Malandro, qui met à l’honneur le même écrivain dans sa dernière pièce, Le Conte des contes. En choisissant pour titre le nom de la grande œuvre de Basile, écrite en langue napolitaine autour de 1625, l’homme de théâtre d’aujourd’hui assume son hommage à l’auteur d’hier. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : Omar Porras prend avec sa source autant voire davantage de libertés qu’Emma Dante. Comme elle, il prouve ainsi la fécondité du texte ancien pour un imaginaire actuel. Il confirme le potentiel de ce recueil de contes à se faire moteur pour des esthétiques très visuelles et physiques, l’un des rares points de rencontre entre son travail et celui d’Emma Dante. L’univers très baroque de Teatro Malandro, où la musique naît du théâtre et inversement dans une animation incessante, trouve en effet dans la vaste œuvre du Napolitain une riche source à laquelle nourrir ses propres recherches, qui depuis son Ubu roi (1992) ont largement arpenté le territoire du mythe littéraire.
Alors qu’Emma Dante consacre un spectacle par récit du Conte des contes qui en contient pas moins de cinquante – avant Re Chicchinella, ses Puppo di zucchero et La Scortecata étaient déjà des adaptations d’histoires écrites par le grand Basile –, Omar Porras en sélectionne plusieurs qu’il confie à ses sept interprètes. La structure qu’il choisit pour faire tenir sa dizaine d’histoires est de la même nature que celle du Conte des contes original. Nous avons là un récit qui à la fois engendre et contient tous les autres. Une différence toutefois, et de taille, marque d’emblée l’écart qui sépare l’adaptation de l’œuvre qu’elle célèbre. Alors que dans cette dernière, la narration cadre était portée par dix conteuses populaires décrites comme des êtres difformes, presque monstrueux, elle est ici le fait d’un certain Docteur Basilio qui sous les traits l’excellent Philippe Gouin se présente comme une figure hybride, à mi-chemin entre le Monsieur Loyal, le clown et l’animateur de cabaret contaminé par les créatures qu’il introduit. L’histoire qu’il se met alors à dire se tient elle aussi à bonne distance de celle de Giambattista Basile.
À mesure que se dévoile le formidable décor conçu par Amélie Kiritzé-Topor, dont le mur de fond est occupé par un rideau rouge de théâtre, les mots du Docteur Basilio déclenchent l’entrée en scène des protagonistes de sa première histoire ainsi que de toutes de toutes les autres. Tels des automates un peu détraqués, échappés peut-être de leur vieille boîte à musique, les membres de la famille Carnesino se mettent à prendre vie devant nous, de même que leur demeure seigneuriale nichée au creux d’une forêt. En les instituant conteurs plutôt que les dix femmes du peuple de Basile, Omar Porras se rapproche des conventions italiennes du conte au temps de l’auteur, qui en faisaient avant tout un divertissement pour la bonne société. Si le metteur en scène s’éloigne ainsi de celui qui lui sert de modèle, c’est en partie pour développer une mécanique de théâtre dans le théâtre qui n’aurait sans doute guère fonctionné avec les conteuses d’origine. Là, une fois déplorée la mélancolie du fils Carnesino (Simon Bonvin) et le Docteur Basilio annoncé comme son sauveur grâce à sa thérapie révolutionnaire à base de contes, toute la maisonnée peut s’adonner joyeusement au jeu d’endosser tour à tour des rôles de princes et princesses ou encore de paysans embarqués dans des aventures folles et périlleuses mais à l’issue toujours douce.
Maîtrisée avec autant de grâce que de technique par les acteurs-musiciens, dont plusieurs sont de longue date auprès d’Omar Porras, la succession d’histoires à laquelle on assiste est souvent plus vertigineuse dans sa construction que dans son contenu. Le conte cadre, déjà, pose les bases d’un monde qui s’épanouit au croisement de plusieurs disciplines et types de représentations, cohérent avec la personnalité composite du Docteur Basilio. Toutes aussi comiques que ce dernier, expertes en outrances, en maladresses et en gore – le cuisinier (Melvin Coppalle excelle en la matière –, les membres de la maison Carnesino sont autant nourris par leurs interprètes de commedia dell’arte et de théâtre de masque que de cabaret, genre vers lequel s’acheminent la plupart des contes sensés dérider le jeune prince grimaçant. Chaque nouvelle histoire est l’occasion pour la troupe de nouvelles inventions et de déguisements que l’on ne se lasse pas de voir se fabriquer devant nous, dans une illusion d’improvisation parfaitement menée. On peut regretter toutefois que parmi la dizaine d’histoires choisies par Omar Porras, la plupart nous soient familières. En sélectionnant une majorité de contes qui ont inspiré Perrault ou Grimm – on croise par exemple une ancêtre de Cendrillon de la Belle au Bois Dormant –, le Teatro Malandro nous prive de ce qu’il y a de plus méconnu dans le monde de Giambattista Basile.
En montrant ce que les contes que l’on connaît doivent au Napolitain, Omar Porras et sa belle bande ont tendance à atténuer les multiples aspérités du Conte des contes. Ils en minimisent aussi quelque peu la cruauté en faisant avant tout de la narration une thérapie où l’humour et les paillettes dominent, au détriment des grandes noirceurs que l’on peut trouver dans le recueil d’origine, que l’on ne compare pas pour rien aux Mille et Une Nuits. Ce Conte des contes ne nous offre pas moins une traversée haute en couleurs et en trouvailles, incitant à poursuivre la découverte de Giambattista Basile qui assurément a encore bien des choses à nous dire et à nous donner à rêver.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
Le Conte des contes
Texte : Giambattista BasileConception et mise en scène : Omar Porras (Teatro Malandro)
Assistanat à la mise en scène : Capucine Maillard
Avec : Simon Bonvin, Melvin Coppalle, Philippe Gouin, Jeanne Pasquier, Cyril Romoli, Audrey Saad, Marie-Evane Schallenberger
Adaptation et traduction : Marco Sabbatini, Omar Porras
Scénographie : Amélie Kiritzé-Topor
Composition, arrangements et direction musicale : Christophe Fossemalle
Chorégraphie : Erik Othelius Pehau-Sorensen
Création Costumes : Bruno Fatalot
Assistanat costumes : Domitile Guinchard
Accessoires et effets spéciaux : Laurent Boulanger
Maquillages et perruques : Véronique Soulier-Nguyen
Assistanat maquillages et perruques : Léa Arraez
Couture et habillage : Julie Raonison
Création sonore : Emmanuel Nappey
Re-création lumière : Mathias Roche, Omar Porras
Construction du décor : Chingo Bensong,Alexandre Genoud, Christophe Reichel, Noé Stehlé
La chanson « Angel » a été composée par Philippe Gouin
(Fabiana Medina / Philippe Gouin)Production et production déléguée TKM Théâtre Kléber-Méleau
Coproduction Théâtre de CarougeAvec le soutien de Pour-cent culturel Migros, Fondation Champoud, La Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia (tournée)
Durée : 1h50
Théâtre Nanterre-Amandiers
Du 16 mai au 1er juin 2024
« Le conte des contes » vu au Cratère, scène nationale d’Alès (30) le 24avril : un régal, très bons acteurs, super pièce, on redevient un enfant devant des contes « revisités », une très très bonne soirée ! Merci le théâtre !