Les hanches roulent frénétiquement, les pieds suivent la cadence soutenue des tam-tams, grelots et balafons. Trois fois par semaine, sous le soleil ardent de Bangui, les danseurs du Ballet national de Centrafrique répètent inlassablement pour faire vivre l’héritage des danses traditionnelles des ethnies du pays.
« Tous mes parents sont artistes et j’ai rêvé » de l’être aussi, confie Intelligentsia Oualou, 26 ans, l’une des 62 danseuses de la troupe sur la scène défraîchie érigée au fond d’un terrain vague, rendez-vous de l’Ensemble artistique national créé par le président Faustin Archange Touadéra en 2021. Depuis les coulisses, elle entonne un chant en gbanou, une langue parlée dans l’Ombella-M’poko, sa région d’origine. Le son met immédiatement en action les silhouettes survoltées des autres danseurs. Les bustes se secouent d’avant en arrière, et rappellent le motenguené, « la danse des chenilles » typique du sud du pays, où ces insectes font partie des mets traditionnels.
« Les créations qu’on nous demande sont basées sur les particularités de chaque ethnie. Je suis Banda et je dois proposer des pas de danse de l’ethnie Banda. Les danseurs Gbaya doivent proposer des pas de danse de l’ethnie Gbaya », explique Sidoane Kolema, 43 ans, membre de la formation depuis trois ans. « Valoriser nos cultures, ça veut dire aller dans les arrières-pays, pour trouver les différents pas de danse de la République centrafricaine afin de monter un spectacle qui soit pluriel », détaille Ludovic Mboumolomako, 55 ans, le chorégraphe du Ballet national. Il a notamment passé trois semaines dans la forêt dans le sud du pays, chez les pygmées Aka, pour nourrir ses chorégraphies de leurs danses, chansons et modes de vie.
« Générations futures »
Car le Ballet national est investi d’une mission d’archivage des rites, gestes et sons, qui autrefois rythmaient la vie des communautés dans les villages : « pour les générations futures », affirme Ngola Ramadan, ministre de la Culture, des Arts et du tourisme. « Le but, c’est de collecter, de conserver et de transmettre », dit-elle. Rassemblements politiques, inaugurations et cérémonies officielles : les occasions de rappeler les traditions ancestrales et de montrer ses talents en public ne manquent pas. « Il nous faut sensibiliser les jeunes […] en dansant les différentes danses de nos différentes ethnies devant tout le monde. Demain si nous ne sommes plus là, ce sera à eux de prendre la relève », souligne Sidoane Kolema.
Drapés dans des jupes de raphia surmontées de ceintures de perles pour les femmes et des ensembles en pagne, les danseurs interviennent régulièrement devant des officiels ou dans les festivals du continent – parfois après de longues heures de routes, entassés dans un minibus. D’autant plus volontiers qu’en janvier 2025, le président Faustin Archange Touadéra a intégré ces danseurs dans la fonction publique au sein d’un Ensemble artistique national, tout comme les comédiens et musiciens. Ainsi, « on peut s’assurer qu’ils puissent être disponibles, à tout moment, à toute occasion, et qu’à la fin du mois, ils aient non une subvention mais plutôt un salaire », justifie la ministre. « Lorsque j’ai entendu que le Ballet national serait pris en charge, car c’était notre souci le plus ardent, j’étais aux anges », s’extasie Esaïe Gonissere, directeur du Ballet national qui prépare un spectacle pour la prochaine exposition universelle au Japon.
Pour Kevin Bemon, 44 ans, la vie « difficile » qu’il menait en dansant dans les veillées funéraires de quartier s’éloigne grâce à cette rémunération de 76 000 francs CFA (environ 115 euros) par mois, un peu plus du double du salaire minimum de ce pays parmi les plus pauvres au monde. Entre 2003 et 2013, guerres civiles et violences intracommunautaires ont meurtri la Centrafrique. Depuis 2018, les violences ont baissé en intensité, mais des tensions subsistent. « La danse traditionnelle nous a permis de nous réunir. Après les guerres qui viennent de passer […], c’est grâce à la danse que nous somme devenus les enfants d’une même famille », souligne Intelligentsia Oualou.
Harmony Pondy Nyaga © Agence France-Presse
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