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L’Art de la chute, élan collectif

Les critiques, Moyen, Paris, Théâtre
L'art de la chute de Pierre Koestel

Photo Christophe Raynaud de Lage

Avec L’Art de la chute, sept auteur·ices dramatiques partagent dans un même élan de sincérité et de générosité le plateau. L’autobiographie, le récit à la première personne et le jeu avec la fiction dessinent des trajectoires heurtées, mais reliées et combatives. 

Il faudrait, un jour, faire la généalogie des spectacles (comme des films documentaires, d’ailleurs) qui débutent par le récit de leur genèse. S’intéresser à la récurrence de ce procédé narratif qui, en prenant par la main le public peut autant – et plus ou moins – apparaître comme un souci de rassurer et de ne perdre personne en chemin ; comme une attention à préciser depuis où l’on parle ; voire, d’une ambition volontariste de convaincre de la cohérence de l’ensemble qui va suivre. Ainsi en va-t-il de L’Art de la chute, qui propose dans son ouverture – menée paillettes battantes par Pierre Koestel – le récit des étapes ayant mené à sa création. Soit un « chantier d’expérimentation », sorte de laboratoire d’écriture mené par l’auteur Koestel en 2025 et ayant réuni avec lui six jeunes auteurices (Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Iris Laurent, Emmanuel Linée et Yanis Skouta). De one shot, le travail est devenu une mise en voix (en juin dernier dans le cadre du festival Zoom #11) et, aujourd’hui, un spectacle.

Il faudrait, un jour, également, faire la généalogie précise du dialogue qu’entretient le théâtre contemporain avec le stand up. Généalogie autant qu’analyse des mécanismes d’identification et de distanciation quant à cette forme arrivée en France au début des années 2000 depuis les États-Unis et qui met en jeu le récit autobiographique par le rire. Signe que le théâtre n’est pas hermétique au monde, et qu’il métabolise largement toutes les formes actuelles d’autofiction et de mise en récit de soi, la vague stand up à l’œuvre (boostée par les formats courts vidéo propres aux réseaux sociaux) épouse de multiples formes. Si L’Art de la chute n’échappe pas à cette étrange tendance côté théâtre public à s’en revendiquer en s’en démarquant (« L’urgence à dire prend le pas sur la recherche de la punchline », tel que dit dans le Cahier 9 de Théâtre ouvert), évacuant ce faisant ce qui fait la diversité du genre (et craignant son côté entertainment ?), le spectacle parvient aisément à faire feu des singularités de chaque auteur·ice.

Comme dans un classique plateau de stand up, les artistes vont, donc, se succéder sur un plateau nu, avec pour seul accessoire un micro. Tandis que Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Iris Laurent, Emmanuel Linée et Yanis Skouta auront chacun.e une séquence d’une dizaine de minutes, Pierre Koestel, tel un Mr Loyal, va ponctuer le tout, s’attachant par ses prises de parole – elles aussi ancrées dans l’intime – à tresser l’ensemble par le signalement d’une dramaturgie plus vaste que le catalogue de témoignages.

Le terme d’art de la chute est ici polysémique : expression plus aimable que « punchline », il signale néanmoins bien l’exigence d’efficacité et de tournemain dans l’écriture qu’exige de telles propositions. Mais l’art de la chute, c’est aussi ce qui relie les paroles réunies : les chutes sont multiples, qu’il s’agisse de Yanis Skouta en bute au racisme systémique, de Marie de Dinechin sur la ligne de crête entre contrôle et déprise – la jeune femme évoquant sa bipolarité – de Morgan·e Janoir liant chute (concrète) en montagne et transition de genre, ou, encore, d’Iris Laurent évoquant la blanchité majoritaire du champ théâtral (et de son public).

Si la sincérité et le goût du travail mené en commun sont palpables, que les émotions traversées au cours du spectacle par le public sont multiples, la forme même maintient ce spectacle dans l’exercice de style, avec toutes les limites que cela induit. Outre que la structure amène inévitablement certain·es à mieux tirer leur épingle du jeu que d’autres, la brièveté des séquences ne permet pas à toustes de déplier la particularité de leur langue – voire pousse certain·es à quelques ficelles visibles. Au risque que ce qui reste, ce qui marque, soit l’expérience intime confiée sans fard plutôt que la singularité du « je » comme du jeu. Outre le joli tour de passe-passe amenant des auteur·ices à une place inhabituelle, ce qui retient notamment dans cet Art de la chute c’est tout ce que le spectacle ne prend pas en charge, ses tâches aveugles : comment cette expérience autant individuelle que collective autour du stand up (qui amène le septuor à créer un collectif) va-t-elle déplacer chacun·e dans son écriture ? Comment ces auteur·ices, parfois plus habitué·es à écrire en solitaire et demeurant loin des scènes, ont-iels traversé cette recherche ? Qu’est-ce que leur écriture, leur façon d’appréhender leur travail, le théâtre, y ont perdu ? Trouvé ? Gagné ? Affaire à suivre…

caroline châtelet – www.sceneweb.fr

L’Art de la chute
Mise en scène Pierre Koestel
Par et avec Gaëlle Axelbrun, Marie de Dinechin, Morgan·e Janoir, Pierre Koestel, Iris Laurent, Emmanuel Linée, Yanis Skouta
Création lumière Jérôme Baudouin
Composition du morceau Gouffre ciel Matthieu Truffinet

PRODUCTION Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
COPRODUCTION Mon cœur à l’étroit

Durée 1h30

Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines
du 14 au 29 septembre 2026

16 septembre 2026/par caroline châtelet
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