Créé en novembre 2025 au Piccolo Teatro de Milan, L’Angelo del Focolare (L’Ange du foyer) d’Emma Dante a joué ses premières dates françaises à la Scène nationale Châteauvallon-Liberté de Toulon. Sans la puissance organique caractérisant le travail de l’artiste sicilienne.
Parmi les clichés que charrie la critique, il y a celui selon lequel la ou le journaliste prendrait un malin plaisir à dézinguer. Tremper sa plume dans le fiel serait l’expression pure et directe de l’aigreur qui la·le constitue – car, c’est bien connu, critique = artiste frustré·e. Sauf que c’est, donc, un cliché… et que la journaliste en question aurait aimé pouvoir, à défaut de trouver pertinent L’Angelo del focolare (L’Ange du foyer), atténuer sa critique en déplaçant ses espoirs sur Les Femmes savantes, autre mise en scène d’Emma Dante réalisée dans un mouchoir de poche temporel – la première des Femmes savantes ayant eu lieu le 14 janvier à Paris, celle, française, de L’Ange du foyer, le 15 à Toulon. Las. Nous ne savons pas si, en ce début 2026, Mercure rétrograde, mais force est de reconnaître qu’Emma Dante dégringole.
Pourtant, l’artiste italienne habituée – et très aimée – des scènes françaises était plutôt en terrain connu avec L’Ange du foyer : elle en signe le texte et la mise en scène – l’écriture s’ancrant dans la recherche scénique et les improvisations au plateau avec les acteur·rices –, dirige des interprètes italiens (en l’occurrence un quatuor), y mêle le dialecte de Palerme à l’italien, et y déploie son travail laissant une grande place aux corps. Las (bis) : L’Ange du foyer a beau s’ancrer dans ce qui fonde depuis des décennies maintenant le travail que l’autrice et metteuse en scène déplie au sein de sa compagnie Sud Costa Occidentale créée en 1999, cette nouvelle création peine à convaincre tant elle est constituée de clichés.
Cet « ange du foyer », c’est la femme au foyer, l’épouse, la mère. C’est elle que l’on découvre en premier : le spectacle débute sur un plateau nu, avec cette femme en chemise de nuit, gisant inconsciente au sol le visage ensanglanté. Rapidement, elle est rejointe par les trois membres de la famille avec qui elle partage son quotidien : son fils, jeune adulte peu à l’aise avec la virilité, la « nonna », sa belle-mère, tantôt alliée, tantôt ennemie, et son mari, brute épaisse qui la maltraite psychologiquement comme physiquement. Meublant prestement la scène de quelques éléments de mobilier – un lit pliable, une table de chevet, une table de cuisine, un nécessaire à repasser, le fauteuil –, le quatuor dessine en quelques scènes les rapports qui régissent leur quotidien : la « nonna » qui gâte son petit-fils, le père qui tente d’en faire un bon gros mascu à coups de cours de muscu et de conseils en séduction, le fils qui, lui, se rêve en jeune femme chantant au festival de San Remo et elle, mère-épouse-belle-fille, qui tente de tenir debout, de protéger son fils, de faire tourner la maison et de résister face à son mari.
Voilà un résumé succinct, mais qui suffit, hélas, à embrasser le propos du spectacle. Car une fois ces bases posées, leur personnalité achoppera à s’étoffer plus avant : loin d’être des personnages subtils, iels se révèlent des stéréotypes, plus proches du cliché éculé que de la complexité fertile. Les séquences vont se succéder, s’appuyant pour certaines sur des temps de danse ou de mise en corps là encore très appuyées. L’étirement des scènes – telle la leçon de séduction par le père – semble être la règle, sans que celles-ci ne gagnent en épaisseur et en intensité. Ce à quoi l’on assiste est un théâtre non pas tant simple que simpliste, réducteur et paresseux dans son appréhension de la vie de ce foyer comme dans sa façon de le transposer au plateau. Tout est ici aussi ultra-lisible que surligné, l’absence d’ambiguïté confinant à la farce balourde sans jamais toucher à la dimension tragique, au rituel sensible et charnel qui a pu caractériser nombre des créations antérieures d’Emma Dante.
Cet « ange du foyer », métaphore de la femme sicilienne empêtrée dans le carcan domestique par la société patriarcale et mafieuse, aurait pu prendre un peu de densité, également, par un écho vers Virginia Woolf – car, chez l’écrivaine et essayiste, la femme doit tuer cet « ange dans la maison » pour échapper à l’asservissement domestique et pouvoir écrire. Las (ter). En déficit d’écriture dramaturgique, le spectacle ne fait que ressasser des éléments connus, évidents, convenus, et l’engagement des quatre interprètes ne permet pas d’éviter un jeu lui-même trop appuyé. La fin elle-même, avec sa rupture franche de tonalité, manque, en l’état de sa création, son effet : sensée instiller une atmosphère plus légère, elle résonne étrangement et suscite un malaise persistant dans sa bascule directe du féminicide exposé en toute crudité, et sans aucune finesse ni retenue (bien au contraire), à une pizzica pizzica (ou tarentelle) effrénée. On en vient à s’interroger sur la pertinence à se saisir de cette question des violences conjugales, tant le spectacle peine à proposer un propos décent. Souhaitons que la tournée permette à l’équipe de création d’insuffler un peu de délicatesse et de profondeur à l’ensemble.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
L’Angelo del Focolare (L’Ange du foyer)
Texte, mise en scène, scénographie et costumes Emma Dante
Avec Leonarda Saffi, Giuditta Perriera, Ivano Picciallo, Davide Leone
Lumières Cristian Zucaro
Coordination et distribution Aldo Miguel Grompone, Rome
Organisation Daniela Gusmano
Surtitrage Franco Vena
Traduction du texte en français Juliane Regler
Technique Marco GuarreraProduction Compagnie Sud Costa Occidentale
Coproduction Châteauvallon-Liberté, Scène nationale ; Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa ; Teatro di Napoli – Teatro Nazionale ; Les Célestins Théâtre de Lyon ; Comédie de Clermont-Ferrand ; Scène nationale d’Albi-Tarn ; Le Cratère, Scène nationale d’Alès en Cévennes ; L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège ; Théâtre + Cinéma Scène nationale Grand Narbonne ; Théâtre de l’Archipel, Scène nationale de Perpignan ; Théâtre Molière, Sète – Scène nationale Archipel de Thau ; Le Parvis, Scène nationale de Tarbes PyrénéesDurée : 1h05
Vu en janvier 2026 à Châteauvallon-Liberté, Scène nationale, Toulon
CDN de Normandie-Rouen
du 20 au 24 janvierLes Célestins, Théâtre de Lyon
du 6 au 11 octobreComédie de Clermont-Ferrand
du 13 au 15 octobre



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