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« La Gueule Ouverte », ceux qui rugissent

A voir, Aubervilliers, Les critiques, Théâtre
Julien Gaspar-Oliveri crée La Gueule Ouverte au Théâtre de la Commune
Julien Gaspar-Oliveri crée La Gueule Ouverte au Théâtre de la Commune

Photo Aurore Baldy

Après le succès de sa très belle mini-série Ceux qui rougissent, Julien Gaspar-Oliveri revient au théâtre avec un drame en terrain incestueux qui, s’il peut pécher par manque de clarté, profite d’un magnétisme propre aux écorchés vifs.

« Très cher père, tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. » Depuis Franz Kafka qui, à l’âge de 36 ans, avait envoyé une missive en forme de réquisitoire (sublime) à son paternel, la Lettre au père est devenue une figure littéraire, et parfois théâtrale, que les artistes n’hésitent pas à s’approprier pour mieux la réinvestir, à l’image, par exemple, de Mohamed El Khatib dans son récent Israel & Mohamed. En tant que fidèles représentants de leur (jeune) génération, Liza Alegria Ndikita, Gomidas Calis, Mani Choukrane, Jeanne Guinebretière, Tanguy Malaterre et Sarah Murcia n’ont besoin ni d’une plume ni d’une feuille de papier pour s’adresser à leurs aïeux respectifs. Réunis sur le plateau de la petite salle du Théâtre de la Commune par Julien Gaspar-Oliveri, ils empoignent simplement leurs smartphones, ouvrent ce qu’on devine être l’application Notes (ou assimilée) et se mettent à lire, chacun à leur tour, ces quelques phrases qu’ils ont adressées à leurs patriarches. Numériquement griffonnés avec une spontanéité qui s’entend, et dont émane une large part de la beauté de ce moment, ces mots simples, directs, parfois sans concession, traduisent des rapports filiaux foncièrement divers. Avec émotion ou défiance, se dessinent un père qu’on a trop peu connu, un père qu’on exècre et voue aux gémonies, un père qu’on remercie, un père indéfectiblement lié à l’enfance, un père à qui on rend hommage et, enfin, un père à qui on ose – enfin, peut-on supputer – envoyer une déclaration d’amour. Si les destinataires de ces adresses dures ou tendres ne sont pas présents, les locutrices et locuteurs ont, malgré tout, comme Kafka, dont le patriarche n’a jamais lu la lettre qui lui était réservée, fait leur part du travail et utilisé le langage pour se livrer et, parfois, se délivrer. Ce qui n’est pas toujours à la portée de toutes et tous.

Car, à la suite de ce préambule libérateur, La Gueule Ouverte bascule dans un drame familial fragmentaire où les mots autant que les actions apparaissent cadenassés. Aux avant-postes, se tient Sarah, une jeune femme psychologiquement instable, obsédée par la violence sous toutes ses formes, de la Shoah au terrorisme, prête à se flinguer le cerveau à coups de drogues en tous genres et à noyer son corps dans les pires excès. Ces menaces-confessions, elle les adresse d’abord à ce qui physiquement, au plateau, ressemble à une jeune femme de son âge, prénommée Liza, mais à ce qui, dialogue cheminant, se révèle être une intelligence artificielle spécialisée en psychiatrie, appartenant à une entreprise qui répond au nom de Reality. Comme une lacanienne de chair et d’os, la machine aux contours humains creuse et pose des questions, tente d’aider Sarah comme elle le peut, dans un entre-deux perturbant entre raideur et compassion, logique et empathie. Au long de ce ping-pong verbal, les causes du malaise de la jeune femme se dessinent par petites touches, en filigrane : son père, avec qui elle entretient une relation visiblement compliquée, agonise sur son lit de mort, ce qui l’oblige à un dernier voyage qu’elle se sent, sans le dire ouvertement, incapable de réaliser. Autant d’hypothèses qui se voient corroborer par l’arrivée, dans de nouveaux fragments, des personnages de Tanguy, le frère de Sarah, et de Mani, son demi-frère. Tandis que le premier, tout aussi instable que sa soeur, profite également du soutien de l’intelligence artificielle, le second est aux côtés de son père, qu’il accompagne dans ses derniers instants, tandis que remontent à la surface des souvenirs d’enfance. Comme son demi-frère et sa demi-soeur, suppose-t-on rapidement, lui aussi a été victime du comportement incestueux de leur aïeul commun, surnommé « Dieu ».

Contrairement à Eddy D’aranjo qui, tout récemment, avec son Œdipe Roi, exposait et, quelque part, conjurait l’inceste par un déversement de mots et de récits, Julien Gaspar-Oliveri montre la chape de plomb qui peut s’abattre sur ses victimes et les empêcher de se délivrer par l’action de la parole. Pour cela, il place ses personnages, construits, en partie, à partir des comédiennes et comédiens pour qui et à partir de qui il a écrit – et de qui ils adoptent les prénoms –, dans un espace en forme de purgatoire, de seuil, de passage, un long couloir d’un blanc (presque) immaculé, à mi-chemin entre l’univers hospitalier et la projection mentale, digne d’un rêve ou plutôt d’un cauchemar. Là, se succèdent une série de fragments sous-tendus par une trame narrative globale qui, à force de vouloir jouer avec les allusions, les silences et les maux restés en travers de la gorge, peut apparaître décousue et manquer assez rapidement de clarté – à l’instar de ces séquences que la note d’intention décrit comme des « cauchemars », mais qui ont tout juste l’aspect de visions aux origines que l’on peine à identifier. Résultat, La Gueule Ouverte donne l’impression de vouloir trop embrasser, d’ébaucher l’exploration d’une multitude de sujets comme autant d’angles d’attaques – citons, pêle-mêle, le soin psychiatrique apporté par une intelligence artificielle, le langage des corps qui peut prendre le relais des mots lorsqu’ils viennent à manquer, les non-dits comme carburant de la consumation intérieure, l’impact de la musique –, mais de n’en approfondir jamais vraiment aucun ; alors que, dans l’ambivalence des sentiments de la victime d’inceste envers son agresseur comme dans l’éclectisme des réactions des personnes incestées, Julien Gaspar-Oliveri fait preuve d’une approche dont il est possible de fleurer la finesse et la pertinence. Reste que cette pièce, par le geste textuel et scénique de son concepteur, s’impose comme un spectacle de caractère, magnétisé par les tourments d’un écorché vif et porté par une belle troupe de jeunes comédiennes et comédiens, dont Mani Choukrane que Julien Gaspar-Oliveri avait rencontré à l’occasion de la réalisation de sa très belle mini-série, toujours disponible sur Arte, Ceux qui rougissent. Grâce à elles et eux, à commencer par Liza Alegria Ndikita, impeccable en IA mi-humaine mi-robotique, et Sarah Murcia, captivante de profondeur, La Gueule Ouverte se pare d’une intensité souterraine, qui permet, malgré tout, d’entendre l’humain rugir sous la cuirasse.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

La Gueule Ouverte
Texte et mise en scène Julien Gaspar-Oliveri
Avec Liza Alegria Ndikita, Gomidas Calis, Mani Choukrane, Jeanne Guinebretière, Tanguy Malaterre, Sarah Murcia
Assistante à la mise en scène Liza Alegria Ndikita
Création lumière Sebian Falk
Création sonore Tom Menigault
Costumes Floriane Gaudin

Production 984 Productions

Durée : 1h15

La Commune, CDN d’Aubervilliers
du 10 au 21 mars 2026

12 mars 2026/par Vincent Bouquet
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