Le metteur en scène Kornél Mundruczó trouve dans l’avant-dernier opéra de Janáček un terrain de jeu et de réflexion propice au déploiement de son habituel et singulier réalisme fantastique. Sa version sombre et amère de l’œuvre est formidablement servie par Aušrinė Stundytė.
Créée à Brno en 1926, L’Affaire Makropoulos de Leoš Janáček est désormais une toute jeune centenaire. Tirée d’une pièce de Karel Čapek que le compositeur vit au Théâtre de Prague et décida d’adapter lui-même trois ans avant de mourir, elle s’offre comme une véritable cure de jouvence, d’énergie puissante et salvatrice. Au centre d’une intrigue et d’une partition considérablement denses et foisonnantes, on trouve le personnage d’une femme bien singulière. Son père fut un illustre médecin alchimiste à la cour de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg. Il y a inventé et distillé un élixir d’immortalité, potion qu’elle a absorbée quand elle était adolescente. Née au milieu du XVIe siècle, l’héroïne a vécu éternellement jeune pendant plus de 300 ans sous divers patronymes. Tous ont pour point commun de conserver ses initiales, E. M., deux lettres gravées sur une tombe de marbre gris qu’Émilia Makropoulos, lassée de l’existence, s’apprête à rejoindre à la fin d’un spectacle haletant et de toute beauté. Cette mort n’est pas subie ; elle l’a choisie. Elle se présente même comme une libération pour celle qui a vécu avec une folle intensité au point d’en être totalement exténuée.
Musicalement, L’Affaire Makropoulos s’éloigne un peu du lyrisme au pathétisme exacerbé de Jenůfa ou Katia Kabanova du même compositeur. L’écriture d’une éruptive modernité regorge de thèmes disparates et dissonants. Elle paraît plus rêche, notamment parce qu’elle cherche à calquer la musique sur le rythme irréfrénable des mots parlés. En trois actes donnés sans pause, l’œuvre avance d’une traite, comme se précipitant vers l’abîme final. La direction musicale de Dennis Russell Davies opte pour une vivacité fiévreuse, et ce, dès le brillant prélude qui met en valeur la luxuriance de l’opulente masse orchestrale. Totalement engagés, les interprètes doivent parfois passer en force pour s’imposer face à la puissance sonore de la fosse, mais ils redoublent d’expressivité dans le chant comme dans le jeu.
Dans le rôle principal, Aušrinė Stundytė prouve à chaque instant son incroyable capacité à incendier le plateau comme à aimanter le regard et l’oreille, l’un et l’autre sidérés. Bien sûr, le public lillois attendait la prise de rôle de Véronique Gens qui, loin de ses nobles rôles baroques et mozartiens, prenait le risque de se lancer dans l’étrange opéra de Janáček. Celui-ci aurait pu se présenter comme une suite dramaturgiquement cohérente à sa superbe maréchale dans Le Chevalier à la rose de Richard Strauss et sa méditation sur le temps et le périssable. S’étant finalement retirée de la production, elle laisse la place à la soprano lituanienne, qui retrouve un rôle déjà plusieurs fois abordé, notamment à Lyon dans la mise en scène de Richard Brunel. Son incarnation demeure d’une phénoménale intensité. Musicalement, elle arrache des aigus perçants et déchirants sans heurter la chaleur et la clarté de la ligne de chant. Théâtralement, elle prend ici les traits d’une femme torturée, désabusée, qui perd pied en même temps que se délite ce qui lui reste d’humanité. Isolée dans la solitude et le déclin, recroquevillée sur un fauteuil dans la pénombre, crâne chauve, corps meurtri et décati, maintenue sous perfusion, quasiment déshabillée, elle ne joue pas la carte de la séduction, mais plutôt celle de la sauvagerie, voire du monstrueux, en mettant à nu la force, mais surtout les fêlures du personnage qu’elle vit pleinement dans une bouleversante partie finale. La virtuosité de la direction d’acteurs donne du relief aux nombreux rôles qui l’entourent. Une distribution de qualité compte plusieurs voix denses et homogènes. Le ténor Denys Pivnitskyi est un ardent Gregor, qui ne manque ni d’allure physique ni de carrure vocale, mais use d’un aigu vibrionnant qu’il tire à l’extrême et appuie sans style et sans nuance. Robin Adams impose un Prus campé tel un arrogant prédateur fasciné.
L’esthétique cinématographique de Kornél Mundruczó évoque celle du thriller, du psychodrame, et du film de science-fiction où, sans complexe, se côtoient sexe, meurtre, violence et ivresse, à foison. Tout en réinventant l’œuvre, le metteur en scène affiche une absolue fidélité au livret et parvient à rendre lisible sa trame narrative pourtant alambiquée et complexe à saisir. Le début se déroule dans un palais de justice où doit se tenir la conclusion d’un procès vieux d’un siècle. La Cour a été visitée de nuit par d’étranges anonymes casqués en combinaisons de moto cherchant de subtiliser dans les épais dossiers un document compromettant sur lequel est consignée la recette magique de longévité. Elle se poursuit dans le superbe intérieur d’une maison cosy isolée en pleine forêt. De plus en plus irritable et vulnérable, Émilia plonge dans la dépression alors que ses insatiables admirateurs s’agitent autour d’elle. Le surnaturel intervient quand elle chante son poignant adieu à la vie. L’ensemble du mobilier s’élève comme en lévitation pour suspendre le temps. Tout s’efface. Cette production captivante, montrée pour la première fois en France après la Belgique et la Suisse, s’offre comme une puissante méditation sur la finitude et la conscience de la vanité de l’existence.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
L’Affaire Makropoulos
de Leoš Janáček
Livret du compositeur, d’après la pièce éponyme de Karel Čapek
Direction musicale Dennis Russell Davies
Mise en scène Kornél Mundruczó
Avec Aušrinė Stundytė, Denys Pivnitskyi, Robin Adams, Jan Hnyk, Paul Kaufmann, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, Florian Panzieri, Jean-Paul Fouchécourt, Mathilde Legrand, Jocelyn Riche, Gabrielle Degrugillier, Justin Martinet, Tristan Mercier, Rachel Motte, Vincent Rigaud, Oleh Zhabinets
Orchestre National de Lille
Chœur de l’Opera Ballet Vlaanderen
Metteur en scène chargé de la reprise Marcos Darbyshire
Décors et costumes Monika Pormale
Lumières Felice Ross
Dramaturgie Kata Wéber
Chefs de chant Christophe Manien, Nicolas Chesneau
Assistante à la mise en scène Maud Billen
Études musicales et linguistiques Irène KudelaProduction de l’Opera Ballet Vlaanderen
Durée : 1h50
Opéra de Lille
du 5 au 16 février 2026



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