Un pas de côté, vers l’archipel des Comores, au passé si complexe, mais surtout une manière d’aborder l’histoire coloniale par la nuance et les identités mouvantes qu’elle a produites. Je suis blanc et je vous merde de Soeuf Elbadawi est une pièce riche et dense à la théâtralité cependant émoussée.
L’histoire des Comores nous est tellement peu connue. L’archipel, qui compte quatre îles principales, brille dans l’imaginaire des Français métropolitains à travers les images de Mayotte, terre pauvre, récemment ravagée par un ouragan, où se jouent à haute intensité des questions migratoires. On n’en retracera pas l’histoire ici. On en serait bien incapable et elle est d’une grande complexité, entre influence coloniale, coups d’État et persistance métropolitaine à travers le département français d’outre-mer. Ajoutons simplement que le nom du plus célèbre des mercenaires français y est grandement attaché : Bob Denard y a exercé la loi des armes et trouvé une base arrière pour lui et ses troupes.
De l’histoire des Comores, il est question dans Je suis blanc et je vous merde, écrit et mis en scène par Soeuf Elbadawi. L’auteur et metteur en scène comorien a fondé à Moroni sa compagnie O Mcezo* I BillKiss*. Mais davantage que la trajectoire de l’archipel, son spectacle travaille l’identité de ses habitants – comoriens et colons. Une vieille radio crachote bien au début les sanglots longs des violons de l’automne sur fond de Radio Londres et surtout un discours de de Gaulle, prononcé à Dakar en 1958 : « S’ils veulent l’indépendance, qu’ils la prennent… » Mais c’est autour de Gaucel, un blanc arbitrairement mis en prison – il ne sait pas pourquoi il est soupçonné d’espionnage – que tourne cette histoire. Une histoire à dimension métaphorique, on s’en apercevra rapidement. Car même si s’entrecroisent des personnages d’enquête policière – un inspecteur, un commissaire, une femme au passé de prostituée, une membre de l’ambassade –, Je suis blanc et je vous merde ne tient pas sa force du suspens lié au devenir de son héros emprisonné. Relevant d’un théâtre de texte où les échanges entre les différents personnages se succèdent dans les cellules et les bureaux, cette pièce ne court pas après la résolution d’une énigme et, si elle cherche une vérité, c’est plutôt celle d’une société où rien n’est ni blanc ni noir, où rien ne se jouerait bloc contre bloc, avec d’un côté les bons et de l’autre les méchants.
Cet art de la nuance offre l’occasion d’un approfondissement des identités et des situations. Loin d’un décolonialisme revendicatif, Je suis blanc et je vous merde, notamment par l’entremise d’un ultime personnage enfermé dans la cellule d’à côté, Nkaro, figure du poète à la langue tout en images mélangeant allègrement le noir et le blanc, sonde l’âme d’une société et d’une identité comorienne qui a du mal à se constituer. La figure du blanc s’y avère finalement être l’objet de bien des fantasmes que matérialisent les soupçons qu’on projette sur Gaucel. Celui-ci n’a rien fait, mais ce n’est pas parce qu’il n’a rien fait que le blanc n’a rien fait. Comment la blanchité affecte les représentations suffit à le signifier. Entre enjeux politiques qui les dépassent, jeux de pouvoir et d’intérêts qui façonnent la société, les individus comoriens semblent ainsi tenter d’exister et de se constituer tant bien que mal dans cette ombre projetée. Dans des échanges denses en références, à la langue souvent imagée, aux propos gorgés d’implicites, le spectacle trouve ainsi toute sa richesse réflexive, mais aussi les limites d’une théâtralité un peu figée qu’aucun enjeu dramaturgique ne stimule vraiment.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Je suis blanc et je vous merde
Texte et mise en scène Soeuf Elbadawi (Éditions Passage(s) et Traverse(s))
Avec Fargass Assandé, Yaya Mbilé Bitang, Dédé Duguet, Soeuf Elbadawi, Diariétou Keita, Philippe Richard
Scénographie et costumes Margot Clavières
Création lumière Matthieu Bassahon
Création son et régie Maxime Imbert
Conception décor et régie générale Benoit LaurentProduction Compagnie O Mcezo* / BillKiss*
Coproduction BillKiss*, Washko Ink., Les Francophonies / Des écritures à la scène – Tropiques Atrium, Scène nationale, Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne
Partenariat Auditorium Sophie Dessus – Mairie d’Uzerche
Avec le soutien de La Chartreuse Villeneuve Lez Avignon – Centre national des écritures du spectacle vivant, du ministère de la Culture – DRAC Île-de-France, du Fonds d’aide aux échanges culturels et artistiques pour l’Outremer (FEAC), de l’Institut français dans le cadre du programme « Des Mots à la Scène »Le texte est lauréat de l’Aide à la création de textes dramatiques – ARTCENA et lauréat ex aequo du prix international 2023 – 2024 du comité de lecture Quartier des Autrices et des Auteurs (QD2A), accueilli au Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne.
Durée : 1h45
Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne
du 11 au 15 février 2026



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