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« In bocca al lupo », entre chien et loup

A voir, Les critiques, Paris, Théâtre
Judith Zagury et le ShanjuLab créent In bocca al lupo
Judith Zagury et le ShanjuLab créent In bocca al lupo

Photo Chloé Cohen

En compagnie de leurs trois partenaires à quatre pattes, Judith Zagury et ses complices du ShanjuLab interrogent, à l’aide d’un étonnant dispositif immersif, de façon aussi profonde que délicate, la diversité des rapports entre humains et non-humains.

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ! » Ces mots extraits du tout début de la seconde partie du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau, Judith Zagury les cite directement, frontalement, dans In bocca al lupo. Non pas, comme le philosophe genevois, pour faire de la propriété privée la source de toutes les inégalités entre les hominidés, mais bien pour mettre en lumière ce qu’elle implique en matière de partage et, in fine, de guerre de territoire, y compris avec les non-humains. Car, dans le Jura vaudois, où le laboratoire de recherche théâtrale sur le rapport que l’homme entretient avec l’animal, ShanjuLab, est implanté, le loup a reparu il y a quelques années, jusqu’à former, en 2019, une meute, la première depuis 150 ans dans la région, dominée par le couple formé par F19, dite Boucle d’Or, et M95, dit Gros Pépère.

Saluée par les défenseurs de l’environnement et autres partisans de la cause animale, cette « renaissance » fut un peu moins du goût des éleveurs de bovins, destinés à la production de lait ou de viande. Avec leurs 20 000 bêtes, ils s’imposent, économiquement et culturellement, comme les hommes forts de la région, mais sont aujourd’hui soumis aux attaques du loup. En 2020, un premier bovin fut prédaté, puis 18 en 2021, 26 en 2022 et 20 en 2023. Sensible à la grogne de plus en plus forte des professionnels et à l’écho généré par la caisse de résonance médiatique, particulièrement friande, en Suisse comme en France, de ce sujet, le Parlement helvète a modifié la loi sur la chasse durant l’hiver 2023 et permis aux cantons de recourir à l’abattage des loups de manière préventive. Tandis que, l’année suivante, la Convention de Berne a déclassé l’animal d’espèce « strictement protégée » à « protégée » – ce qui ouvre la voie à des mesures de régulation, strictement dérogatoires auparavant –, 10 loups furent tués et 41 bovins prédatés. Et voilà la guerre relancée entre l’animal et l’homme, celui qui « devint avec le temps le maître des uns, et le fléau des autres », dixit Rousseau.

Cette cohabitation, Judith Zagury et le ShanjuLab la donnent moins à juger qu’à ressentir. Sous leur houlette, le plateau de théâtre se transforme à son tour en territoire à partager où, au milieu de cinq écrans plus ou moins géants, certaines spectatrices et certains spectateurs peuvent s’installer sur des sièges d’affût, pendant que les moins téméraires prennent place dans un gradin classiquement frontal. À leurs côtés, sur trois petites estrades, trônent Azad, Lupo et Yova – déjà aperçu dans Ahouvi de Yuval Rozman. Ces trois chiens entretiennent tous, de par leur race, une relation singulière au bétail : tandis que les deux premiers, un Kangal et un Montagne des Pyrénées, sont des chiens de protection, le dernier, un Border Collie, représente l’un des plus fidèles alliés du berger. Bien loin de la quiétude et des grands espaces du Jura vaudois où ils ont leurs habitudes de vie, ils n’en sont pas moins d’un calme étonnamment olympien sur cette scène du Rond-Point, conformes à l’idée que nous pouvons avoir de nos animaux de compagnie, mignons à croquer et domestiqués. Jusqu’à ce que, pour eux comme pour nous, le dispositif immersif imaginé par ShanjuLab se mette en action.

Sur les différents écrans est alors diffusée, de manière indépendante ou simultanée, une collection d’images. Collectées entre 2019 et 2025 par les membres du laboratoire théâtral et filmées, pour la plupart, à l’aide de pièges vidéos – ces caméras dotées de capteurs de mouvements qui déclenchent automatiquement des enregistrements vidéos –, elles donnent à voir la nature du Jura vaudois dans son plus simple appareil, avec sa flore et surtout sa faune, où les cervidés dominent et les loups, à pas feutrés, s’invitent. Régulièrement commentées, à l’écrit ou à l’oral, par Séverine Chave, Dariouch Ghavami et Judith Zagury, tous les trois présents au plateau, elles sont entrecoupées d’autres fragments qui témoignent de la réalité de l’élevage bovin – grâce à une transhumance embedded –, de la colère des éleveurs – par l’intermédiaire de témoignages sonores ou d’images de manifestations –, du bruit médiatique et politique provoqué par les attaques de troupeaux, mais aussi de clichés de bovins ou de cervidés prédatés. Assemblées, elles dessinent le panorama sciemment équilibré d’une zone de conflit aux belligérants et influenceurs multiples, où, si les loups s’en prennent aux bovins – qui ne constituent que 11% de leurs proies, loin derrière les cervidés –, les hommes s’en prennent à leur tour aux loups et, dans leur sillage, à la Nature dans son entièreté qui, selon une antédiluvienne inclinaison humaine, doit se soumettre ou être démise, voire annihilée.

Surtout, Judith Zagury et ses complices interrogent, sans jamais l’appuyer, nos rapports collectifs distincts aux animaux sauvages et domestiqués. Quand les premiers sont regardés soit avec méfiance, comme le loup qui pâtit des fantasmes séculaires qui l’entourent, soit avec dédain, tel ce cervidé dont le cadavre ne nous fait (presque) ni chaud ni froid, les seconds sont considérés avec compassion, comme cette vache prédatée dont il ne reste plus que la carcasse et les yeux emplis de stupeur, ou avec affection, tels ces chiens qui, sur le plateau, suscitent les réactions amusées du public. À ceci près que, bientôt, dans la façon qu’a Yova de se précipiter de façon monomaniaque sur les écrans à chaque fois qu’elle aperçoit une silhouette animale – de loup, de renard, de vache… – ou dans la manière qu’ont les deux colosses Azad et Lupo d’hurler, pour le premier, avec les loups ou de jouer, ensemble, en se sautant (gentiment) à la gorge, les trois canidés n’apparaissent plus tout à fait comme des peluches vivantes, mais bien pour ce qu’ils sont : des lointains cousins de ces loups qu’on abat. Dès lors, In bocca al lupo, sans avoir l’air d’y toucher, fait travailler, en profondeur, la poutre de nos certitudes communes et ajoute de la complexité, toujours bienvenue, dans un débat binaire entre les pro et les anti. Avec le renfort du très éclairant et éclairé biologiste Jean-Marc Landry, les membres du ShanjuLab invitent alors à tenter de comprendre le fonctionnement des non-humains pour mieux les appréhender, à trouver des solutions non létales afin de cohabiter sur un territoire au lieu de chercher à le dominer, ou, pour paraphraser les mots de Baptiste Morizot dans Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Éditions Wildproject, 2016), à recourir au diplomate plutôt qu’au soldat face à l’étranger.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

In bocca al lupo
Écriture Judith Zagury
Avec Séverine Chave, Dariouch Ghavami, Judith Zagury et les chiens Azad, Lupo et Yova
Création vidéo Séverine Chave, Jérôme Vernez
Prises d’images FJML Fondation Jean-Marc Landry, Julien Régamey, ShanjuLab
Création son Stéphane Vecchione
Régisseur général et vidéo Jérôme Vernez
Régie son, vidéo et lumière Nicolas Luisier, Lionel Métraux
Assistanat présence animale Nathalie Küttel
Conseil scientifique et dramaturgique Brian Favre, Jean-Marc Landry

Production ShanjuLab
Coproduction Théâtre Vidy-Lausanne, Comédie de Genève
Soutiens Loterie Romande, Pro Helvetia, Fond cantonal des activités culturelles, Fondation Jan Michalski, Fondation Casino Barrière Montreux, Pour-cent culturel Migros, Association Sunapsis

Durée : 1h15

Théâtre du Rond-Point, Paris
du 11 au 21 février 2026

La Neuveville (Suisse), dans le cadre du Festival Usinesonore
le 31 mai

13 février 2026/par Vincent Bouquet
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