En prenant la Suisse, son pays d’origine, pour cible, le metteur en scène Gabriel Sparti tance, avec doigté et culot, la neutralisation des esprits qui, sous couvert de bienveillance, gangrène les relations humaines.
De la pénombre s’élève un murmure. Venu de loin, l’air est fredonné avec une telle prudence qu’il en devient indiscernable. S’agit-il d’une berceuse, de la mélodie d’une chanson populaire, d’un chant patriotique, ou, plus simplement, de quelques borborygmes émis par un esprit frappé de folie douce ? À ce stade, toute affirmation s’avère difficile, voire impossible. Tout juste peut-on constater que cette petite musique sert de prélude à l’arrivée d’un homme, apparemment bien sous tous rapports. Valise à la main, col roulé blanc et trench sombre, il descend d’un train, arcades et horloge de la gare faisant foi. Le regard en l’air, il semble découvrir, ou redécouvrir, l’espace qui l’environne, et ne tarde pas à s’asseoir sagement sur un banc. Depuis ce point de chute, il se met à contempler le paysage qui lui fait face, puis à le décrire. À travers ses mots, les contours d’un lac se dessinent, puis ceux d’une étrange fourchette plantée en plein milieu. Loin d’halluciner, l’homme observe, en réalité, et sans le préciser, la Fourchette de l’Alimentarium – l’une des fondations de Nestlé –, cette sculpture de Jean-Pierre Zaugg érigée à Vevey, sur l’une des rives du Léman. Arrivé en Suisse, donc, ce BCBG pourrait s’émerveiller de la beauté de l’horizon, humer l’air tranquille et jouir de la quiétude légendaire offerte par le pays des Helvètes. Au contraire, l’individu, sous ses dehors policés, s’agace à mots couverts. Après avoir taillé un costard à ladite fourchette, il se prend à rêver qu’un événement vienne perturber l’atmosphère, qu’un grain de sable se glisse dans les rouages d’une société suisse un peu trop bien huilés à ses yeux. L’une de ces vieilles passantes qui peinent à lui rendre ses sourires pourrait, par exemple, trébucher, chuter, et couvrir de sang son chemisier immaculé. Comme un coup de canif dans la perfection ambiante.
Tandis qu’il s’évapore sans autre forme de procès, l’homme reparaît quelques secondes plus tard sous les traits d’un ersatz de professeur-coach-formateur-animateur, et est rejoint par trois individus. D’emblée, leur comportement apparaît singulier. Leurs pas sont feutrés, leurs voix si faibles et douces qu’elles se perdent facilement dans l’espace scénique, et leur langage corporel traduit une forme de crainte lorsqu’ils se rendent compte qu’une assemblée, particulièrement nombreuse, leur fait face. Ce trio d’énergumènes apeurés s’éparpille alors dans tous les sens. Invités à installer des sièges en arc de cercle, ils n’en finissent plus de se les répartir, à grand renfort de salamalecs ; quand l’un est profondément catastrophé d’avoir décroché un rideau finalement sans importance, un autre s’émeut de constater que la chaise en bois sur laquelle il s’installe émet quelques grincements. Face à ce raz-de-marée de bienveillance et de politesse, leur hôte ne se décourage pas et les invite à répondre à une question : « Qui êtes-vous ? ». Une fois la parole laborieusement saisie par l’une d’entre eux après un énième conciliabule, la jeune femme se lance et bredouille son prénom, « Clarisse », ce qui ne manque pas de susciter des commentaires longuets et superficiels de ses deux acolytes – dont on apprendra bientôt qu’ils s’appellent Omar et Didier –, et de faire glisser cette réunion sur une pente savonneuse, où toute aspérité devient un défaut et tout mot plus haut que l’autre une injure.
Et c’est là que se niche le coeur du réacteur de la troublante création de Gabriel Sparti, Heimweh / Mal du pays, dans ce face-à-face entre la figure de l’Étranger et des trois Suisses. À travers cette confrontation qui ne dit pas son nom, qui, sous ses atours savamment policés, voient les différents interlocuteurs, et notamment le professeur-coach-formateur-animateur, monter peu à peu en pression, telles des cocottes-minute plus ou moins sensibles, le metteur en scène, lui-même d’origine helvète, s’en prend évidemment à ses compatriotes, à cette neutralité qui, loin d’être simplement diplomatique, se retrouve dans le comportement de tout Suisse qui se respecte : sage, gentil et poli, diront leurs partisans ; lisse, fade et sans saveur, répondront leurs détracteurs. Mais il y a plus. Car, au long des salamalecs et autres digressions superficielles, qui empêchent, au-delà de l’esprit critique, toute pensée substantielle d’advenir, c’est bien la neutralisation des esprits et des comportements, qui dépasse de loin les frontières de la Suisse, que tance Gabriel Sparti. Parfois perçue comme une solution à la polarisation politique et à l’extrémisation des citoyens, cette neutralité à tout crin apparaît, sous la houlette du metteur en scène, pour ce qu’elle est : un autre extrême qui, sous couvert de bienveillance, désarme les individus, les empêche de penser et les enferme dans un carcan de bienséance qui, à son échelle, peut générer une certaine forme de déshumanisation, voire de violence.
Cette entreprise pour le moins culottée, Gabriel Sparti la mène au long d’un habile travail avec les silences et les mots prononcés mezza voce – comme si nous n’avions pas tout à fait le droit d’y avoir accès. Au lieu de la vilipender expressément – à la manière, aiguisée et frontale, d’un Thomas Bernhard –, le metteur en scène frappe la neutralité à coups de marteau – comme Nietzsche le faisait avec la philosophie – et cherche à en sonder les échos. De cette proposition déroutante, fondée sur une forme de comique proche de l’absurde qui provoque un rire à plusieurs ressorts – tantôt moqueur, tantôt gêné –, naît un malaise pour le moins patent, que le metteur en scène ne donne pas simplement à observer, mais bien à ressentir, grâce à un étonnant transfert de charge psychologique. Alors qu’il ne bouge (presque) pas d’un iota dans sa ligne à la fois gauche et policée, le trio helvète, d’abord attachant, et impeccablement incarné par Donatienne Amann, Karim Daher et Alain Ghiringhelli grâce à une logique d’improvisation calculée, se transforme progressivement en une source intense de frustration et d’énervement. Depuis les gradins, on se surprend alors, à l’image de l’Étranger, précisément campé par Orell Pernot-Borràs, à vouloir secouer chacun de ses membres pour les sortir de cette torpeur intellectuelle dans laquelle, irrémédiablement, ils nous entraînent, pour leur redonner cette humanité qui, à force de comportements robotisés, vient à leur manquer. Utilisés en guise d’électrochoc par le professeur-formateur, même les mots particulièrement durs de Fritz Zorn, qui, dans Mars, conduit une critique acerbe de la société suisse policée dans laquelle il a été élevé, échouent à provoquer le sursaut espéré, et tous préfèrent se réfugier dans une reprise en canon du Gai Printemps, ce chant écrit par l’abbé Bouvet. De quoi donner à la fuite et à la stratégie d’évitement une perversité cruelle qu’on leur méconnaissait.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Heimweh / Mal du pays
Écriture collective Gabriel Sparti, Yann-Guewen Basset, Donatienne Amann, Karim Daher, Alain Ghiringhelli, Orell Pernot-Borràs
Mise en scène Gabriel Sparti
Avec Donatienne Amann, Karim Daher, Alain Ghiringhelli, Orell Pernot-Borràs
Création lumière et son Nora Boulanger-Hirsch
Scénographie Mathilde Cordier
Dramaturgie Yann-Guewen Basset
Regard dramaturgique Léa Romoli
Répétiteurs pour les chants Émile Schaffner, Yann Hunziker
Construction de décor Olivier Waterkeyn
Collaborateur artistique aux premières étapes de travail Arthur AurickProduction déléguée Les Halles de Schaerbeek (Bruxelles)
Coproduction L’Ancre – Théâtre Royal (Charleroi) ; Le Manège Maubeuge – Scène nationale transfrontalière ; Le Vent des Signes (Toulouse)
Soutiens E.S.A.C.T. Conservatoire Royal de Liège ; Théâtre de l’Élysée ; Association Enscène / ENS Lyon ; Théâtre de L’Oriental ; Théâtre des 13 vents – Centre dramatique national de Montpellier ; Théâtre Sorano et Wallonie- Bruxelles InternationalLe spectacle a bénéficié d’une bourse de Théâtres & Publics ainsi que d’une bourse de recherche de la Fédération Wallonie Bruxelles.
Durée : 1h30
Théâtre de la Bastille, Paris
du 13 au 24 janvier 2025
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