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Gaëlle Bourges brode un duo facétieux autour de la tapisserie de Bayeux

A voir, Danse, Les critiques, Paris
Guillaume & Harold de Gaëlle Bourges
Guillaume & Harold de Gaëlle Bourges

Photo Agathe Poupeney / PhotoScene

Avec Guillaume & Harold, le jeune public est à la fête et aux premières loges de la Conquête d’Angleterre dans un Moyen-Âge de carton-pâte. Gaëlle Bourges s’empare de la fameuse tapisserie de Bayeux pour en dérouler le fil chronologique dans une version chorégraphique et ludique, tissée d’une voix off aussi documentée que futée. Un duo malin programmé dans le cadre du qualitatif Parcours Enfance & Jeunesse du Théâtre de la Ville.

C’est la quatrième pièce créée dans le cadre de la collection tout-terrain initiée par le chorégraphe Alban Richard et portée par le CCN de Caen. Une petite forme légère et nomade, conçue pour pouvoir être jouée en dehors des théâtres et aller à la rencontre des populations peu coutumières de l’art chorégraphique et de ses multiples visages et déclinaisons, sur des territoires variés, urbains ou ruraux. Ainsi est né Guillaume & Harold, spectacle tout public à partir de 6 ans, fruit d’une commande passée à Gaëlle Bourges. Après avoir sillonné les routes, cette création réjouissante, qui mélange danse, théâtre d’objets et installation plastique dans une esthétique pauvre revendiquée, fait escale à Paris, sous la coupole du Théâtre de la Ville. De quoi s’agit-il ? D’une version scénique de la célèbre tapisserie de Bayeux, dont on apprend, entre autres informations savoureuses, que c’est en réalité une broderie aux dimensions hors norme – 70 mètres de long sur 50 cm de large –, foisonnante de détails, et qu’elle représente seulement trois personnages féminins – dont une se fait gifler et l’autre pleure – sur pléthore d’hommes très occupés tous azimuts et en armure, s’il vous plaît. Car c’est bien connu, ce ne sont pas les femmes qui font l’Histoire, et Gaëlle Bourges, pas dupe, ne manque pas de le constater.

Ce spectacle nous retrace par le menu, avec autant de sérieux que d’humour et de recul, les épisodes narratifs de ce pan guerrier de l’Histoire normande qui oppose Guillaume, Duc de Normandie, à Harold, l’Anglo-saxon, dans la succession au trône anglais. Comme une bande dessinée déroulée, l’œuvre textile déploie les étapes de la conquête de la couronne d’Angleterre au XIe siècle. C’était il y a plus de mille ans. Autant dire que de l’eau a coulé sous les ponts. On mangeait et s’habillait différemment, les coutumes médiévales ne ressemblaient en rien à celles d’aujourd’hui. Le spectacle fait donc office d’immersion historique dans une époque lointaine avec commentaires à la clef. Car Gaëlle Bourges s’octroie la place invisible, mais présente tout du long, de la voix off, sorte d’audioguide malicieux qui décrit autant qu’elle explique ce que mettent en acte deux interprètes en short en jean et collants sur un tapis blanc déroulé à l’avant-scène. Frise chronologique et page vierge que viennent habiter nos deux compères habiles et dansants. Le corps agile et le visage expressif, armés d’une panoplie de cartons découpés, ils réalisent sous nos yeux les tableaux vivants qui s’enchaînent sur la toile, épopée visuelle pleine d’espions et de rebondissements, de trahison, traversée de la Manche et bataille sanglante.

Les accessoires cartonnés se passent ainsi le relais – épées, boucliers, casques et lances, chevaux et faucons, drakkar et couronne royale –, tandis que quelques coussins, couvertures et bâches en plastique font le reste. Les personnages et paysages se dessinent, la houle de la mer, le vent dans les voiles, la comète de Halley, un barbecue de cochon, et on se laisse prendre au jeu espiègle des deux danseurs, à leur énergie douce, au comique chorégraphique jamais lourd. ABBA est-il soluble dans la tapisserie de Bayeux ? Gaëlle Bourges ne se gêne pas pour hybrider ses sources et la version instrumentale à la mandoline de Dancing Queen fait son effet chez le jeune public. Une parenthèse de percussions corporelles, une traversée en patins à roulettes, un medley de phrases types en anglais… Le spectacle est irrigué d’une mission pédagogique autant que d’une envie de divertir. C’est une galerie de personnages qui défilent dans une partition réglée comme du papier à musique car calée sur le récit enregistré. Il faut tenir le fil dans tous les sens du terme et garder le rythme pour comprendre ce qui se trame entre les scènes brodées sur la longueur.

Dans un camaïeu chromatique de couleurs médiévales – rouges bordeaux et vert kaki, bleus profonds et jaune moutarde –, le spectacle se déploie comme une œuvre plastique vivante, un palimpseste en mouvement. Les accessoires font décor et vice versa, animés avec dextérité par Camille Gerbeau et Pedro Hermelin Vélez, qui donnent vie à ce récit sanglant. Rien n’est fixe, sauf cette bande de lino blanc au sol qui sera rembobinée à la fin, comme on ferme un livre arrivé à son terme. Et pourtant, la broderie ne va pas au bout de l’Histoire, elle s’achève sur la bataille d’Hastings et ses milliers de morts à laquelle Gaëlle Bourges – on ne dévoilera pas comment – confère une représentation saisissante. En sous-texte, derrière ce bras de fer pour le trône d’Angleterre et le carnage monumental qui en résulte, la chorégraphe s’interroge judicieusement et sa question résonne aujourd’hui avec une acuité particulière : « Pour une couronne, autant de morts ? » À l’image de ce spectacle qui associe le texte aux images pour rendre accessible l’Histoire et sa représentation à hauteur d’enfants, sans en édulcorer ni les affres scénaristiques ni le dénouement, l’œuvre de « déconstruction » artistique de Gaëlle Bourges poursuit sa route au contact de l’Histoire de l’art et de ses formes les plus parlantes tout en y injectant un discours critique bienvenu.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Guillaume & Harold
Conception Gaëlle Bourges
Récit Gaëlle Bourges, d’après le récit délivré par la broderie de Bayeux
Assistanat chorégraphique Agnès Butet
Avec Camille Gerbeau, Pedro Hermelin Vélez
Accessoires et costumes Gaëlle Bourges, Anne Dessertine, Camille Gerbeau, Pedro Hermelin Vélez
Musique Stéphane Monteiro a.k.a Xtronik + guests du XIe siècle
Lumière Audrey Quesnel
Régie générale Nicolas Bordes
Régie en tournée Nicolas Bordes en alternance avec Valentin Pasquet ou Harold Toutain

Production déléguée OASES
Production Centre chorégraphique national de Caen en Normandie
Coproduction association Os, Chorège CDCN Falaise Normandie, Le Triangle – Cité de la Danse
Avec le soutien du Théâtre Public de Montreuil – centre dramatique national

Durée : 40 minutes
À partir de 6 ans

Théâtre de la Ville, Paris
du 17 au 21 février 2026

Chorège, CDCN Falaise Normandie (hors les murs)
du 27 au 29 mai

18 février 2026/par Marie Plantin
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