Avec Germaine et Sarah 1943, Eva Doumbia poursuit son archéologie historique autour de la Seconde Guerre mondiale. En parallèle de Chasselay et autres massacres qu’elle présente dans la grande salle du Théâtre Public de Montreuil, elle propose une forme légère et itinérante centrée sur la redécouverte de lettres d’une jeune fille juive d’Elbeuf, déportée à Drancy en 1943. Dans une triangulation avec deux comédiennes, elle convoque la grande Histoire au long d’un mouvement réflexif salutaire.
Le dispositif est aussi simple que la mise en abyme qui s’y joue est un vertige. Avec cette petite forme de proximité présentée dans le cadre du TPMob – le Théâtre Public Mobile rattaché au Théâtre Public de Montreuil qui essaime des spectacles en itinérance hors les murs –, Eva Doumbia n’y va pas par quatre chemins, tout en amenant son sujet par étapes successives comme pour mieux relier les strates de l’Histoire du XXe siècle à notre présent éruptif et violent. Germaine et Sarah 1943 se présente sous une forme épistolaire rendue vivante par les multiples ramifications du dialogue qui s’y noue. À l’origine de ce projet sensible et documenté, il y a les lettres envoyées par une certaine Sarah Rotmentz depuis le camp de Drancy, où elle a été déportée avec sa mère, à son amie Germaine Guillotin, décédée à l’aube du XXIe siècle. À la suite d’un article publié en 1994 par la Société d’Histoire d’Elbeuf, enquêtant sur les personnes juives originaires de la région et déportées pendant la Shoah, Germaine y reconnait le nom de son amie et révèle avoir conservé les lettres que Sarah lui avait envoyées.
À partir de ce matériau d’une valeur historique inestimable, Eva Doumbia tisse l’archive avec le présent dans un préambule en adresse directe au public, qui vient rattacher cette correspondance exhumée avec ses préoccupations de citoyenne et d’artiste engagée. C’est donc par la lettre de motivation d’Elsa Revcolevschi, jeune metteuse en scène issue de l’école du Théâtre National de Strasbourg qui se tient devant nous, que nous entrons dans l’intimité de ce spectacle. Car c’est depuis les premiers échanges entre la jeune interprète d’origine juive polonaise et l’autrice et metteuse en scène racisée que s’arrime l’entrée dans l’Histoire et les enjeux d’héritage. Par l’ici et maintenant de la représentation, par l’intime mis en jeu, le public accède au cœur du propos : nommer l’indicible, la Shoah dans toute son aberrante et effarante réalité, la violence qui se rejoue ad nauseam, l’actualité qui le confirme dans toute sa menaçante répétition.
Eva Doumbia n’a pas peur des mots, elle ne les contourne pas. Elle réfléchit à voix haute pour mieux mettre en partage son sentiment d’insécurité, ses inquiétudes et ses combats. Discrète, elle est pourtant là, en interaction avec sa comédienne depuis sa place de metteuse en scène. Elle joue la carte de la transparence et du lien. Le public est regardé droit dans les yeux, sans tricher, le plateau devient zone de circulation des regards, de la correspondance, des époques. Et si ce temps peut paraître loin aux jeunes d’aujourd’hui, l’année 1943 surgit d’un coup, comme par effraction, avec l’arrivée inopinée de la seconde comédienne, Orlène Dabadie. Et le théâtre advient. Changement de costume, cagette de fruits et légumes, vélo dont il est question dans les lettres, les quelques accessoires campent un contexte, et la musique qui arrive seulement là dit, dans sa gravité même, ce que les mots pleins d’espoir des lettres cachent par pudeur : l’attente, la peur, le dénuement et la machine de mort qui fait son chemin.
Si les lettres de Germaine n’ont jamais été retrouvées, celles de Sarah nous rapprochent instantanément de leur relation de confiance et de franchise, faite de légèreté et de sorties au ciné. Et dans l’absence des réponses égarées dans les tourments de la guerre, se creusent la béance de l’éloignement, du manque, des séparations forcées, la difficulté de communiquer, d’avoir des nouvelles de ses proches, de donner des siennes et rassurer, toujours, comme on peut, même au bord du dernier départ. Les lettres de Sarah sont d’une écriture simple et limpide. Elles vont droit au but, ne s’apitoient pas. Elles restent dignes et sans pathos malgré l’innommable qui lui arrive. Et lorsque la dernière est lue, celle de la cinquième enveloppe qui annonce le pire, l’émotion nous prend la gorge. Comment tout cela a-t-il pu être possible ? Comment en sommes-nous arrivés là ?
Eva Doumbia n’oublie personne, elle interroge et sonne l’alarme. De l’antisémitisme au racisme, il n’y a qu’une poussière : la peur de l’autre. Et ce qu’elle pointe, c’est ce déguisement des causes, ces raisons fallacieuses et sournoises qui justifient sans cesse le rejet, l’oppression, le mépris et le meurtre. Dans ce théâtre horizontal et dépouillé, réflexif et généreux qui peut s’incarner dans la salle polyvalente d’un lycée, le hall d’un lieu culturel ou en bibliothèque municipale et fera escale aux Archives nationales de France et au Mémorial de la Shoah de Drancy, ce qui est privilégié, au-delà de cette histoire d’amitié racontée, c’est la façon de le partager. En s’impliquant personnellement, en convoquant le souvenir de Sarah par le biais de ces traces que Germaine avait gardées, mais aussi en prolongeant le temps de la représentation. Ainsi, sont proposés à celles et ceux qui souhaitent rester un accès direct à quelques archives et sources mises à disposition sur des tables et une invitation à rédiger sa propre lettre, soit en imaginant la réponse de Germaine qui n’est pas parvenue jusqu’à nous, soit en s’adressant à Sarah depuis aujourd’hui, par-delà la mort et le siècle qui nous sépare. Quand il n’y aura plus de survivants de la Shoah, est-ce que les objets pourront prendre le relais pour continuer à témoigner de ce qui a eu lieu ? Les lettres de ce spectacle nous le confirment.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Germaine et Sarah 1943
Matériaux textuels Archives dont la correspondance de Sarah Romentz et Germaine Guillotin, les articles de la Société d’Histoire d’Elbeuf
Conception, mise en scène et textes additionnels Eva Doumbia
Avec Orlène Dabadie, Elsa Revcolevschi
Création musicale Lionel ElianProduction Compagnie La Part du Pauvre / Nana Triban
Soutien La Fabrique des savoirs à Elbeuf-sur-SeineDurée : 1h15
À partir de 12 ansThéâtre Public de Montreuil (hors les murs)
du 12 au 23 janvier 2026





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