La plus punk des personnes sourdes fait péter le mur du son à l’IVT dans un show aussi musical que politique qui fait du chansigne une arme de résistance et d’empowerment féminin. Emmanuelle Laborit y est phénoménale et sa puissance d’interprétation est une leçon de théâtre physique et de musicalité du corps. Mis en scène par sa complice de toujours, Jennifer Lesage-David, Je(s) célèbre nos identités plurielles, « singulières, libres et visibles » avec rage et humour.
La salle de l’International Visual Theatre (IVT) est pleine en ce soir de première, mélange de personnes sourdes et entendantes comme on en voit rarement ailleurs. La langue des signes française (LSF) y est reine dès le hall d’accueil et, bien entendu, sur scène, mais celles et ceux qui ne la comprennent pas n’ont pas à s’en faire : l’inclusion est de mise en ce lieu et le public peut facilement naviguer d’un terrain d’expression à l’autre. D’autant plus que la dramaturgie du spectacle aide à plonger dans ce territoire particulier quand bien même nous n’en maîtrisons pas les codes. Entre texte projeté par bribes et paroles à écouter, le chansigne, sorte de LSF augmentée, traduction corporelle et rythmée du texte des chansons, se taille la part du lion et sa fascinante plasticité visuelle, sa chorégraphie de mains qui implique jusqu’aux mouvements du corps et du visage, incroyablement ouvert et expressif, en font la vedette spectaculaire de ce concert théâtralisé. D’abord, parce qu’Emmanuelle Laborit est extraordinaire. Une bête de scène rare dont le magnétisme scénique n’a d’égal que sa personnalité tout feu tout flamme et son implication corps et âme au service de la culture sourde et du rayonnement de la langue des signes. L’IVT est son fief, qu’elle co-dirige avec Jennifer Lesage-David, ici, comme souvent, à la mise en scène.
Je(s) mélange clips projetés et chansigne au plateau dans un duo électrique avec musicien aux platines et machines à jardin. Je(s) mélange aussi ses sources musicales, adaptation de tubes familiers (Respire de Mickey 3D, Antisocial de Trust, Freaks d’Eddy de Pretto), de titres plus confidentiels des Vulves Assassines (Sauveur du monde), de Bagdad Rodéo (Les hyènes) ou des Elles (Les ciseaux pointus) auxquels viennent se greffer des morceaux originaux écrits par Emmanuelle Laborit elle-même. À la création musicale, aux arrangements et à l’accompagnement live, Patrice Rabillé homogénéise l’ensemble pour lui donner sa cohérence sonore et sa présence, discrète mais néanmoins en interaction avec notre star internationale, fait de ce solo un binôme en dialogue. Rien n’est laissé au hasard dans ce manifeste féministe chansigné, ni les choix musicaux et ce qu’ils véhiculent d’affirmation de soi, de révolte, d’inclusion et d’élan populaire, ni l’habillage graphique, tantôt abstrait, tantôt figuratif, qui dessine des paysages urbains en noir et blanc, des scènes de rue, de manifestations et de foule galvanisée. Tout un imaginaire collectif qui apparaît par touches et compose l’atmosphère de soulèvement que l’on ressent.
Au centre du dispositif, Emmanuelle Laborit est de tous les plans, vedette des clips aux multiples visages, mais également en chair et en os face à nous. Elle pratique l’art de la métamorphose avec un goût certain pour le caméléonisme, exprimant toutes les facettes d’une femme d’aujourd’hui, ancrée dans son époque, tête haute et regard fier. Tantôt sorcière, tantôt reine, diva, maîtresse SM ou femme d’affaires, chacune de ses apparitions à l’écran est une démonstration de jeu hallucinante, entourée d’interprètes tous plus impressionnants les uns que les autres. Mais le plateau est son écosystème, l’écrin qui la révèle, ancrée, pleine d’assurance et d’ironie, joueuse et renversante. Gestes d’une précision et d’une intensité folle, visage hallucinant de mobilité, cette femme est le contraire d’une image : elle est l’incarnation de la liberté. Ardente, physique, sensuelle, saisissante dans sa maîtrise autant que dans sa générosité, elle met le feu au plateau au rythme de ses changements de peau.
Manteau noir cintré, paupières à paillettes argentées, bas résille et bottines montantes à lacets, elle tombe la veste pour dévoiler un body couleur rouille, puis un top noir en dentelle ajourée sur une jupe à corset façon Vivienne Westwood. C’est un défilé de costumes originaux, audacieux, sexy et pleins d’humour que relaie une chanson inédite, Ironie de la surdité, qui est un sommet d’intelligence et d’autodérision, le reflet d’une Histoire, celle des personnes sourdes depuis toujours, de leur stigmatisation et marginalisation à leur reconnaissance aujourd’hui, en passant par leur combat pour leurs droits, leur culture et leur langue. Incluant des moments de participation du public, invité à chansigner certains refrains, ce concert visuel épidermique et interactif fait son effet, il souffle un vent de mutinerie joyeuse et de résistance radieuse. Punk jusqu’au bout des doigts.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Je(s)
Réalisation et mise en scène Jennifer Lesage-David
Adaptation Emmanuelle Laborit, Jennifer Lesage-David
Chansigneuse Emmanuelle Laborit
Création musicale et musicien de scène Patrice RabilléProduction IVT – International Visual Theatre
Avec le soutien de Fondation Orange
Coproduction TAP – Scène Nationale du Grand Poitiers, Théâtre du Point du Jour
Résidences Le Hall de la Chanson – Centre national du patrimoine de la ChansonDurée : 1h30
À partir de 10 ansInternational Visual Theatre, Paris
du 19 mars au 4 avril 2026



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