Au Palais Garnier, la saison se clôt sur Vibrations, une soirée partagée qui finit en apothéose ovationnée. Trois chorégraphes de renom, Micaela Taylor, Mats Ek et Crystal Pite, se passent le relais et portent haut l’éclat et le renouveau de la danse contemporaine.
Avec un programme international à trois têtes pour clôturer sa saison, le Palais Garnier accueille sous ses ors jusqu’à la mi-juillet une triade de chorégraphes de générations différentes : l’Américaine Micaela Taylor, le Suédois Mats Ek et la Canadienne Crystal Pite en bouquet final. Trois approches du mouvement, trois esthétiques puissantes, trois rapports au corps et à l’espace. Si chaque proposition chorégraphique se détache par la singularité de ses modalités d’expression, la réunion des trois dans la temporalité d’une même soirée crée un étonnant brassage, un voyage, une oscillation. Un réseau de vibrations qui donne son titre à l’ensemble et légitime largement ce télescopage de styles. Car, malgré leur absolue unicité, ses trois créations se mettent subrepticement à dialoguer entre elles, à générer des échos visuels et des résonances sensitives et, surtout, à tisser un état des lieux miniature de la danse contemporaine, une traversée des formes qu’elle a initiées et développées dans le passage du XXe au XXIe siècle. Et c’est un éblouissement.
Premier lever de rideau. Un décor épuré et théâtral, avec rangée de chaises et ascenseur face qui dégorge sa foule de danseur·euses massée dedans, comme un bloc. À l’image d’une scénographie froide, à angles droits, la gestuelle déployée l’est aussi. Presque robotique par endroits, saccadée, toute en accélérations vives et arrêts sur image, brisures et grimaces. La salle d’attente du début laisse bientôt la place à une constellation d’étoiles en arrière-plan, puis à une lumière rouge qui nappe la scène de son atmosphère cauchemardesque. Dreams This Way est le nom de ce spectacle aussi court que sa chorégraphie millimétrée dit l’urgence dans laquelle nos quotidiens sont englués. D’abord en tenue de ville, cravate et attaché-case pour les hommes, puis en body couleur chair, les interprètes tombent le masque du jour, entrent dans la nuit, en solo, duo ou dans des ensembles au cordeau, tandis que la bande son égrène son chronomètre et ses paroles en boucle, en français et en anglais. Comme une armée de pantins bien dressés, les figures dessinées par la danse de Micaela Taylor, dont c’est la première création pour le Ballet de l’Opéra National de Paris, tentent vainement d’échapper au jour, mais leurs rêves ne sont pas tendres non plus.
Micro pause, puis vient Mats Ek, qu’on ne présente plus. 81 ans au compteur, mais une chorégraphie, Solo for two, qui date de 1996 et fait son entrée au répertoire. Un solo ? Non, un duo. Enfin, plutôt, comme son titre l’évoque avec malice, un solo pour deux. D’abord un décor, comme un tableau de Chirico : un mur, une ouverture et, à jardin, un escalier aux marches énormes qui ne mène nulle part. Ou peut-être au ciel. Lignes claires, surréalisme léger, la scénographie est le terrain de jeu d’un homme seul d’abord. En costume bleu électrique, il sera rejoint bientôt par une femme en robe du même bleu. Si l’on retrouve la patte du chorégraphe, toute en pieds flex et articulations mises à forte contribution, sa danse demeure toujours inattendue, jamais là où on pourrait l’imaginer. Métaphore du couple, le duo alterne gestuelle triviale et symbolique. Nul réalisme, mais le fil de leur histoire se déroule à coups de gravité sans arrêt défiée sur une musique d’Arvo Pärt, une mélodie au piano tiraillée entre la fantaisie et la mélancolie qui avance note après note en délicatesse. Les voir composer ensemble dans cette incarnation de la solitude fait de ce pas de deux la tentative désespérée d’être ensemble sans vraiment y arriver. Les costumes s’échangent, les pieds marchent sur le mur, les corps nagent dans les airs, les escaliers sont montés à l’envers, les voix sortent des gorges, gutturales et déchirantes, et c’est tout le décor qui semblait pourtant solide qui se met à trembler, pris de secousses, pour dire nos manques, nos faillites, nos failles. Et que l’autre nous traverse indéniablement, mais parvient-on vraiment à l’atteindre ? L’étreindre, oui, mais s’aimer dans la durée est un pari fou, incongru comme ces portés et cette étrangeté qui nimbe la chorégraphie. Solo for two est une pépite, un bijou à chérir qui rappelle combien Mats Ek a impacté durablement le visage de la danse contemporaine.
Pause un peu plus longue pour reprendre son souffle et garder toute son attention pour The Season’s Canon, très attendu du public, que Crystal Pite a créé il y a dix ans. En fond de scène, une lumière danse, à la manière d’un ciel à la Turner. Au plateau, les interprètes sont en nombre impressionnant. Jamais on n’en a vu autant en même temps. C’est une masse et Crystal Pite réussit à les fondre les uns les autres dans un mouvement collectif qui les dépasse et les transcende. Ce ne sont plus des êtres humains, mais la mer et sa houle, des vagues qui respirent à l’unisson et se dressent par instant, des cellules qui s’accrochent entre elles au sein d’un organisme vivant, des nuées d’insectes, un champ de fleurs alignées qui ouvre ses pétales au rythme du vent, des torrents de boue qui se déplacent lentement ou la chute en pente douce d’un glacier avec la neige et l’hiver en toile de fond, l’imagination est aux premières loges de cette proposition d’une ambition faramineuse qui avance au rythme des Quatre Saisons de Vivaldi revues et revisitées par le compositeur contemporain Max Richter avec une puissance de feu. Les tableaux sont saisissants, comme une immense toile vivante et vibrante qui redéfinit sans cesse ses contours. Les danseur·euses sont au service du collectif et ce geste chorégraphique impressionnant nous rappelle à quel point nous ne sommes qu’un maillage de la nature plus vaste, les jalons d’un cycle cosmique qui nous englobe. Nous ne sommes pas uniques et dominants, semble nous susurrer la chorégraphie, nous sommes partie prenante d’un flux sans fin, un petit point dans un grand tout. Et c’est merveilleux.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Vibrations
Dreams This Way
Chorégraphie Micaela Taylor
Musique Tru
Avec Letizia Galloni, Alexandre Boccara, Caroline Osmont, Axel Ibot, Ida Viikinkoski, Yvon Demol, Laurène Levy, Loup Marcault-Derouard, Charlotte Ranson, Takeru Coste, Koharu Yamamoto, Adèle Belem, Lucie Devignes, Baptiste Beniere, Éric Pinto Cata
Décors et costumes Candice Mac
Lumières Jessica Hung Han YunSolo for Two
Entrée au répertoire
Chorégraphie Mats Ek
Musique Arvo Pärt
Avec Amandine Albisson en alternance avec Hannah O’Neill, Pablo Legasa en alternance avec Milo Avêque
Décors et costumes Peter Freiij
Lumières Erik BerglundThe Seasons’ Canon
Chorégraphie Crystal Pite
Musique Max Richter
Décors Jay Gower Taylor
Costumes Nancy Bryant
Lumières Tom VisserDurée : 1h55 (entracte compris)
Opéra de Paris, Palais Garnier
du 27 juin au 14 juillet 2026





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