À travers une « conférence-performance », le collectif européen Superamas se lance dans une enquête sur la recette du bonheur à la danoise, mais ne réussit à pousser les curseurs ni de la connaissance ni du théâtre ni de l’humour.
Après s’être penché, ces dernières années, sur les coulisses de l’espionnage (L’homme qui tua Mouammar Kadhafi) et les mécaniques du complotisme et de l’emprise (Bunker), Superamas a braqué ses projecteurs sur un sujet autrement plus feel good, le bonheur, en forme de joli pied de nez à l’air du temps. Pour ce faire, le collectif européen, aujourd’hui basé à Amiens, a mis le cap vers l’un des pays spécialistes en la matière, le Danemark, qui, avec la Finlande et l’Islande, se disputent chaque année les trois marches du podium du World Happiness Report. Contrairement aux Français qui, en 2025, au gré de leur auto-positionnement sur l’échelle de Cantril – un outil de mesure permettant aux citoyens d’évaluer leur qualité de vie de 0 à 10 –, redressé par quelques autres variables (le PIB par habitant, l’espérance de vie en bonne santé, le degré de confiance sociale…), offraient à leur pays une bien modeste 33e position, entre l’Arabie Saoudite et Singapour, les Danois s’affichaient à la seconde place de ce classement mondial. De quoi donner envie à Superamas, dont l’un des membres, qui se présente aujourd’hui face à nous, vit depuis quinze ans avec une Danoise, a deux enfants avec elle et se rend régulièrement dans le pays pour rendre visite à sa belle-famille, de mener, comme il en a la vieille habitude, l’enquête, histoire de comprendre ce différentiel entre les deux populations, mais aussi les secrets bien gardés de cette apparente recette du bonheur.
Pour rendre compte de ses conclusions, le collectif, qui, en vertu de son fonctionnement atypique (décisions horizontales, principe d’égalité de traitement de ses membres, absence de hiérarchie), signe le texte, la mise en scène, la création visuelle et sonore et même l’interprétation sous son nom unique, a fait le choix de la désormais bien connue « conférence-performance ». Installé à un plot aux couleurs du drapeau danois, éclairé par une petite lampe qu’on croirait tout droit sortie de chez Louis Poulsen, notre conférencier se sert alors de son ordinateur portable pour faire défiler les diapositives de la présentation projetée derrière lui. Entremêlant les considérations personnelles, les citations au moins remaniées et les informations génériques, Superamas se lance d’abord dans un tableau peu reluisant du Danemark, celui d’un petit et plat pays – de 6 millions d’habitants, aussi grand que la Suisse, mais avec un point culminant à… 170 mètres d’altitude –, doté d’un climat moralement difficile, d’une histoire parsemée de pertes territoriales en cascade et d’une esthétique de vie luthérienne peu encline, on le comprend en creux, à faire tourner les serviettes. Pour comprendre la différence de 0,93 point observée entre la France et le Danemark dans l’édition 2025 du World Happiness Report – soit l’équivalent, à en croire notre conférencier, de l’effet d’un divorce dans une existence –, le collectif doit donc aller plus loin et, au-delà du pessimisme légendaire des « Gaulois réfractaires », sonder le fonctionnement de la nation danoise, fondé sur un État-providence fort, une confiance en l’autre, un choix dans le cours de l’existence et un refus des inégalités qui s’imposent comme les clefs du succès.
Usant d’une forme qui n’est pas sans rappeler celle dont Frédéric Ferrer et Hortense Belhôte, pour ne citer qu’eux, sont, depuis bien des années, des fabricants avisés et aiguisés, Superamas ne réussit malheureusement pas tout à fait à leur emboîter le pas. Si le collectif tente, lui aussi, de fomenter des ruptures, de ménager des effets de surprise et de combiner humour et savoirs, il échoue à pousser suffisamment les curseurs pour aller au-delà du déjà vu, déjà entendu, déjà connu. Tandis que le tableau initial du Danemark repose sur un ensemble de lieux communs et de poncifs à propos desquels il est aisé de faire rire, sans grande créativité, une assistance étrangère, les connaissances transmises par la suite le sont, bien souvent, a minima, et, à quelques exceptions près – comme cette histoire de point culminant du pays –, n’atteignent jamais le caractère estomaquant de celles d’un Frédéric Ferrer, qui, et c’est là toute la réussite de son entreprise, dénichent des savoirs dont on peut, à première vue, douter de la réalité alors qu’ils sont vrais. Résultat, Superamas paraît se borner à réagencer des éléments dont tout un chacun a probablement déjà croisé la route, ou qu’il subodore, dans une forme qui donne simplement envie de voir les cadres théâtraux exploser ou, à tout le moins, se fissurer. Alors que le modèle scandinave apparaît de plus en plus à contre-courant du discours ambiant, tourné vers l’affrontement de tous contre tous, qui a cours sous nos latitudes, et que Superamas avait sous la main des Danois, à commencer par l’économiste Christian Bjørnskov, à même d’approfondir davantage, par leur seule parole autrement plus mobilisée, son investigation et de la transformer en réelle enquête ethnographique, le collectif n’exploite ni l’un ni l’autre, et reste coincé dans une sagesse – à la danoise ? – un peu trop ton sur ton.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Danemark
Écriture et mise en scène Superamas
Interprétation Superamas
Décors et son Superamas
Lumières Henri-Emmanuel Doublier
Regards extérieurs Antoine Defoort, Diederik Peeters, Valéry Warnotte
Avec la contribution de Christian Bjørnskov, Karen Lambæk Christensen, Peder Jensen PedersenProduction Superamas
Coproduction Le Manège Maubeuge, scène nationale transfrontalière ; La Maison du Théâtre d’Amiens
Avec le soutien du ministère de la Culture, d’Amiens Métropole, de l’Institut Français, de Montévidéo – Marseille, de L’Usine à Gaz – Nyon et du Kunstencentrum BUDA – CourtraiSuperamas est subventionné par la Région Hauts-de-France et le département de la Somme.
Durée : 1h20
Vu en juin 2026 au Théâtre de Belleville, Paris
11 • Avignon, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 23 juillet, à 11h40 (relâche les 10 et 17)Théâtre de l’Arsenal, Val-de-Reuil
le 8 octobreL’Onde, scène conventionnée de Vélizy-Villacoublay
les 16 et 17 mars 2027

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