En 2010, Cynthia Fleury publie chez Fayard, La fin du courage, un essai qui rappelle qu’il n’y a pas de courage politique sans courage moral et montre comment la philosophie permet de fonder une théorie du courage qui articule l’individuel et le collectif. En 2019, la philosophe, psychanalyste et essayiste propose à Isabelle Adjani de s’emparer de l’adaptation théâtrale, qui prend forme en ce mois de janvier 2026 au Théâtre de l’Atelier. Deux personnages, deux idéaux-types se confrontent : l’auteure et la journaliste. Le spectacle sera porté joué par six duos de comédiennes : Isabelle Adjani et Laure Calamy, Emmanuelle Béart et Sarah Suco, Isabelle Carré et Sophie Guillemin, et Lubna Azabal et Rosa Bursztein. L’occasion de rencontrer la philosophe et psychanalyste pour qu’elle évoque le théâtre et les arts vivants.
Pourquoi avez-vous senti le besoin d’utiliser la forme dramatique pour évoquer ce sujet philosophique ?
La forme théâtrale nous permettait d’éprouver ce que l’essai philosophique théorise : c’est le côté cathartique de la scène qui nous « convoque » émotionnellement, existentiellement. Et puis, il y a la joie de la scène, l’art vivant, le jeu des comédiennes, la jubilation… Je nous crois en manque de régimes attentionnels et relationnels de qualité : le théâtre, c’est encore un espace commun qualitatif, où l’on fabrique ensemble quelque chose.
Le face-à-face entre cette auteure-philosophe, Nicole-Jeanne Bastide, et cette journaliste, Noëlle Blanc, expose dans leur dialogue la crise morale et politique que traverse la société. Est-ce qu’elles représentent deux mondes irréconciliables ?
La preuve que non puisqu’elles vont être l’une pour l’autre un tiers résilient, autrement dit, un autre qui nous permet de retrouver le chemin vers soi-même. En revanche, la société tend à polariser, à radicaliser les différences, alors qu’il serait souhaitable de savoir conjuguer courage et culture de la réconciliation.
Votre texte n’est pas dénué d’humour, notamment avec les incises de la voix dans l’oreillette de la journaliste. Il y a dans ce face-à-face la dualité entre une pensée constructive et réfléchie et une pensée médiatique. On pense alors à La Société du spectacle de Guy Debord. Depuis la fin des années 1960, on assiste à une accélération de la marchandisation. Assiste-t-on à un point de non-retour dans notre société ?
Il y a une grande atteinte sur le langage, qui n’est pas inédite, mais c’est vrai que le contexte actuel de post-vérité, de fake news/deep fake, de novlangue est très déstabilisant. Debord parlait du « vrai comme moment du faux », manière terrible de dire que le vrai n’est désormais pas plus légitime que le faux, qu’il est un moment comme un autre, pas plus signifiant que cela. C’est au moins l’enjeu pour le théâtre, la littérature, les arts, les sciences humaines et sociales de ne pas renoncer à nommer le monde et ses dysfonctionnements, et de revendiquer une capacité de dire le réel alors qu’on veut les réduire à du pur simulacre.
Diriez-vous que le théâtre est le dernier refuge de la pensée constructive et mesurée dans nos sociétés hyper numérisées ?
Le théâtre, mais aussi tous les arts vivants sont des arts en acte, qui nous « engagent » corporellement, intellectuellement. Ce sont des espaces de régénération. C’est du moins ce que racontent souvent les spectateurs : ils ont retrouvé un souffle, une inspiration, ils n’étaient pas passifs. Ils sortent souvent de la représentation plus « capables » qu’à leur arrivée, comme redressés. C’est sans doute le privilège de l’art de nous maintenir « debout ».
Considérez-vous que le public qui continue d’aller au théâtre, qui sort le nez de ses écrans, a du courage ?



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