Éloge de la bricole, ode au cinéma hollywoodien des années 1950, apologie de l’imagination comme sursaut de vie, CRASH! est un seul en scène très peuplé, d’une inventivité réjouissante, qui distille ses émotions contradictoires avec pudeur. Julien Campani fait tout le charme de cette dernière proposition hybride de La Comète, qui fête ses dix ans de création à cheval entre le théâtre et le cinéma.
Basile Rivière va avoir quarante ans dans trois mois. Son père est mort et, dans la maison de son enfance, sa mère vit seule. Un jour, il débarque à l’improviste avec un projet qui lui tient aux tripes : écrire et réaliser un film de cinéma, un long métrage, un grand, un vrai, à la manière des films d’auteur hollywoodiens dont les VHS tapissent le fond des caisses entreposées au garage. En résumé : c’est l’histoire d’un mec tout seul dans son garage qui se fait un film et des plans sur la comète. Et nous entraîne séance tenante dans sa tête en surchauffe. Coupez. On la refait. C’est l’histoire d’un type lambda biberonné aux chefs-d’œuvre de l’âge d’or hollywoodien qui veut s’inscrire dans l’Histoire. Coupez. Une autre prise. La dernière. C’est l’histoire d’un mec qui a perdu son père, en fait.
Le collectif La Comète, à l’origine de ce spectacle tendre et réjouissant qui élève le bricolage et la rêverie à des sommets de fantaisie, fête ses dix ans de création en cette fin de saison à la Maison des Métallos. En parallèle aux représentations de CRASH!, leur dernier-né, une exposition prolonge l’expérience et offre une plongée dans leur univers théâtral entre cartoon, musique, BD et cinéma, tandis qu’une fête promet de revisiter en live les bandes originales de leurs spectacles. Des DJ sets de folie couronneront le tout pour que le théâtre déborde au-delà du plateau et réunisse le public aussi sur le dancefloor.
Mais revenons au film. Au spectacle du film. Au film du spectacle. Car Jeanne Frenkel et Cosme Castro, aux commandes de La Comète, sont passés maîtres dans l’art de mixer théâtre et cinéma avec autant d’ingéniosité que de virtuosité. Avec CRASH!, le comédien, Julien Campani, seul au plateau, joue en compagnie de caméras distribuées dans la scénographie, foutraque et foisonnante, d’une télévision avec lecteur de cassettes vidéo à l’ancienne et d’un écran large en fond de scène. C’est donc une alternance de vidéos live et de plans iconiques préexistants montés dans le corps du spectacle qui augmente ce qui se joue sur scène et donne accès au film rêvé. Le procédé est aussi fascinant que magistral et a le mérite de ne jamais voler la vedette au théâtre, qui s’exprime ici dans toutes ses capacités d’impact visuel et sonore autant que dans la palette de jeu du comédien, délicieux, qui interprète aussi bien sa mère, un vieil ami de la famille, un copain producteur de documentaires ou encore une certaine Marta, ancienne camarade de classe de primaire qui rêvait d’Égypte et se retrouve pompiste.
En imprégnant la représentation de scènes cinématographiques empruntées à un corpus de films américains en noir et blanc, le spectacle se fait également hommage à ce cinéma d’un autre temps – les années 1950 en l’occurrence – et à ces grandes figures d’acteurs, dont Robert Mitchum, qui tient une place particulière aux yeux de Basile Rivière. La Nuit du chasseur de Charles Laughton, La Dame de Shanghai d’Orson Welles, Sunset Boulevard de Billy Wilder… c’est toute une tranche de cinéma qui irrigue notre personnage et son imaginaire. Dans un décor capharnaüm où les étagères ploient sous les objets délaissés, les cartons à mystères et autres choses stockées qui, mises bout à bout, peuvent retracer une vie, Basile s’empare de tout ce qui l’entoure, voiture jaune poussin à l’appui, pour échafauder le déroulé de son road trip rocambolesque – avec scènes de braquage, courses-poursuites, retrouvailles à la station essence, champs-contrechamps dans la voiture et paysage qui défile – dans une esthétique de la débrouille et du bidouillage qui n’est pas sans rappeler les effets spéciaux faits maison de Michel Gondry. Dans ce théâtre ludique et rafraîchissant, les accessoires sont rois et infusent la dramaturgie. Et le décor de se transformer au fur et à mesure, de se remplir au gré des idées qui fusent, pour finir par ressembler à l’état intérieur du personnage : un chaos bouillonnant qui perd petit à petit le contact avec le réel.
L’ensemble est aussi drôle que touchant, toujours sur la corde entre la facétie et la perdition, la dépression et le sursaut créatif. C’est une bataille scénique par l’intermédiaire d’une mise en abyme qui brouille les pistes entre la fiction et la réalité, la pathologie et l’imaginaire. Basile Rivière est un personnage de paumé mégalo et attachant qui se projette déjà sous les projecteurs du Festival de Cannes. Car CRASH! est une histoire de projection dans tous les sens du terme, de rêves d’enfants qui se fracassent contre le mur du temps qui file. C’est une histoire d’identification, de vie par procuration et d’admiration pour les idoles immortelles qui peuplent nos écrans et nos quotidiens. C’est une histoire de filiation et de transmission de passion. Mais, au fond, et on le comprend au fur et à mesure que l’on côtoie ce cinéaste du dimanche, génie fou furieux et bras cassé infantile, CRASH ! est surtout une tentative de deuil loufoque et ébouriffante. Une solitude qui s’invente d’autres vies pour survivre à la sienne.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
CRASH!
Texte Jeanne Frenkel, Cosme Castro, Léo Marchand
Mise en scènce Jeanne Frenkel, Cosme Castro
Avec Julien Campani
Musique originale Laurent Garnier
Régisseur général et conception lumière Xavier Lescat
Technicien son Adrien Kanter
Technicien vidéo Mathieu Duthilleul
Régisseur plateau Pierre Frenkel
Costumes Nathalie SaulnierProduction La Comète
Coproduction Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national ; Théâtre des 2 Rives (Charenton-le-Pont) ; Auditorium Seynod (Annecy) ; La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne ; Le Cercle du midi
Partenaires Théâtre et Cinéma Georges Simenon (Rosny-sous-Bois) ; Service culturel – Ville de Gentilly ; Maison des Métallos (Paris) ; Théâtre El Duende (Ivry-sur-Seine)
Avec le soutien de la DRAC Île-de-France – Ministère de la CultureDurée : 1h05
La Maison des Métallos, Paris
les 17 et 18 juin 2026



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !