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Une « Flûte enchantée » dans les ténèbres du XXe siècle

Aix en provence, Les critiques, Moyen, Opéra
Clément Cogitore monte La Flûte enchantée de Mozart au Festival d'Aix
Clément Cogitore monte La Flûte enchantée de Mozart au Festival d'Aix

Photo Jean-Louis Fernandez

Réunis au Festival d’Aix-en-Provence, le chef Leonardo García-Alarcón et l’artiste vidéaste Clément Cogitore signent une Flûte enchantée de Mozart qui captive esthétiquement, mais beaucoup moins musicalement.

Programmée au Théâtre de l’Archevêché en alternance avec le Requiem revisité par Raphaël Pichon et Romeo Castellucci, La Flûte enchantée, autre œuvre testamentaire de Mozart, composée la même année (1791), témoigne de la monochromie d’une édition du Festival d’Aix-en-Provence empreinte d’une noirceur tenace. C’est d’ailleurs dans une opacité quasi totale que le plasticien Clément Cogitore plonge le conte fantastique habitué à des représentations plus légères et naïves. L’humour n’est pas totalement absent de la lecture proposée, mais sa tonalité dominante reste profondément tragique, et ô combien cathartique, puisqu’elle tend à condenser la propension à la destruction comme l’espoir en la reconstruction du monde au siècle dernier. À la fois simple et ultra sophistiquée, la mise en scène fonctionne sur un dispositif comparable à celui d’une lanterne magique. Un foisonnement de vraies fausses images d’archives très finement travaillées, et projetées sur des modules servant d’écrans mobiles, accompagne tout l’opéra de Mozart. D’une manière intensément belle, évocatrice et émouvante, Cogitore réactualise ce qu’on appelle l’« esthétique des ruines » en interrogeant à la fois notre rapport à l’histoire et la mémoire, aux strates du temps, à l’éternel effondrement.

L’ouverture, dont la tonalité de départ est le maçonnique mi bémol majeur, fait défiler des images en noir et blanc donnant à voir de manière saisissante l’Archevêché aixois décati en temps de guerre, puis les jeux de gosses insouciants dans les décombres pendant que de nombreuses femmes déblaient les gravats et les débris de villes anéanties. Les trois dames qui ouvrent l’opéra s’apparentent aux Trümmerfrauen qui, après la capitulation de l’Allemagne, s’efforçaient de participer à la relève du pays bombardé. Ainsi, les ténèbres mozartiens réfléchissent le chaos de la guerre, tandis que, plus tard, l’œuvre s’achemine vers la lumière avec un fol espoir dans le progrès porté par l’avènement d’une société de consommation et de divertissement, dont le modèle capitaliste laisse rêveur avant de devenir carnassier. Notre brûlante actualité n’est pas non plus évincée, et notamment l’urgence climatique. Incendies et tsunamis s’invitent pour mettre à l’épreuve les héros.

Au cœur des villes bombardées ou de la City grouillante, on est évidemment loin de l’univers merveilleux du Singspiel de Mozart. Pour autant, l’essence initiatique de l’œuvre demeure. Il est bien question d’apprentissage et de métamorphose de l’individu dans la lecture de Clément Cogitore. Toute la beauté du propos tient dans la manière dont il figure le temps qui passe à mesure que les personnages grandissent et gagnent en maturité. Aussi, le metteur en scène démultiplie-t-il les rôles principaux de Pamina et Tamino. Les chanteurs sont scéniquement doublés. D’abord par des enfants, en culotte courte ou jupe plissée, blondeur angélique ou nattes serrées, lui, intrépide vagabond voguant sur un radeau de fortune, elle persécutée par Monostatos, devenu flic comme toute sa clique de sbires zélés ; ensuite, par des adolescents mus pas une sagesse nettement visible ; et enfin, par les interprètes adultes qui regagnent le premier plan. Ensemble et à tour de rôle, ils jouent le passage délicat de la prime jeunesse à la vie d’adulte.

Après le franc succès des Indes Galantes donnés en 2019 à l’Opéra Bastille, Clément Cogitore retrouve Leonardo García-Alarcón, mais le bonheur n’est pas égal à celui éprouvé chez Rameau. Le chef argentin sait magnifier avec une folle inventivité les œuvres du répertoire baroque, comme en témoignent les merveilleux Monteverdi offerts au Festival d’Aix, mais sa première approche de l’univers de Mozart se fait bien moins probante. Sans véritable impulsion, la Cappella Mediterranea paraît assez brouillonne dans son exécution, faute d’une direction peu avare en scories, qui accumule les sauts de rythme au point de mettre aussi en difficulté les chanteurs, dont certains peinent déjà à habiter musicalement et théâtralement le plateau. Passons sur les trois dames inaugurales bien trop braillardes et dépareillées. Sabine Devieilhe semble, au début, étonnamment peu à l’aise dans la Reine de la nuit qu’elle a pourtant déjà beaucoup chanté, mais campe ensuite une figure maternelle consolante et éplorée comme rarement montrée. Son rival Sarastro, représenté en magnat de la politique, est mal défendu par Brindley Sherratt, dont les moyens vocaux sont très instables et fort élimés. Sean Michael Plumb convainc davantage dans Papageno qu’il rend immédiatement attachant et touchant, quand le Tamino de Mauro Peter est sans doute trop quelconque et un brin ampoulé pour vraiment charmer. Reste, alors, la Pamina de Ying Fang, d’une finesse inouïe et d’une somptueuse musicalité.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

La Flûte enchantée
de Wolfgang Amadeus Mozart
Livret Emanuel Schikaneder
Direction musicale Leonardo García-Alarcón
Mise en scène et vidéo Clément Cogitore
Avec Ying Fang, Mauro Peter, Sabine Devieilhe, Sean Michael Plumb, Brindley Sherratt, Edwin Crossley-Mercer, Alix Le Saux, Ashley Dixon, Adriana Bignagni Lesca, Emma Fekete, Rodolphe Briand, Damien Pass, Jonghyun Park, les membres du Knabenchor der Chorakademie Dortmund, Julian Mahnke ou Yvon Moltzen, Jakob Wasmuth ou Jakob Geppert, Lana Kröger ou Cléo Lou Straka, Maartje Barendregt ou Zoé Höche, Siméon Baudet, Madeleine Bort, Ferdinand Esnault, Alessia Fortier, Emma Merkt, Achille Morin, Romane Poilpre Garabedian, Federico Vazzola
Chef de choeur du Chorakademie Dortmund Dietrich Bednarz
Chœur de Chambre de Namur
Chef de chœur Thibaut Lenaerts
Orchestre Cappella Mediterranea
Scénographie Alban Ho Van
Costumes Wojciech Dziedzic
Lumière Sylvain Verdet
Chorégraphie Evelin Facchini
Dramaturgie Simon Hatab
Assistant à la direction musicale Kyrian Friedenberg
Assistant à la direction musicale, chef de chant, répétiteur de langue Xavier Dami
Chef de chant David Zobel
Répétitrice de langue Karola Pavone
Collaboratrice artistique à la mise en scène Dagmar Pischel
Assistante à la direction des jeunes acteurs Catherine Umbdenstock
Assistant à la mise en scène Loïck Massonnaud
Assistante aux décors Léa Tilliet
Assistante aux costumes Nathalie Pallandre
Assistante à la chorégraphie Sabrina Rocha
Assistant vidéo Nicolas Hurtevent

Production Festival d’Aix-en-Provence
Coproduction Théâtres de la Ville de Luxembourg, Opéra Ballet Vlaandern

Durée : 2h50 (entracte compris)

Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché
du 2 au 21 juillet 2026

6 juillet 2026/par Christophe Candoni
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