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« Vie et destin », morceaux choisis

Les critiques, Moyen, Paris, Théâtre
Brigitte Jaques-Wajeman adapte Vie et destin de Vassili Grossman au Théâtre de la Ville
Brigitte Jaques-Wajeman adapte Vie et destin de Vassili Grossman au Théâtre de la Ville

Photo Gilles Le Mao

Au Théâtre de la Ville-Paris, la metteuse en scène Brigitte Jaques-Wajeman s’empare du roman-monde de Vassili Grossman, mais ne parvient pas à le mettre suffisamment en jeu pour en faire reluire toute la profondeur, l’ampleur et l’acuité politique.

Vie et destin est une oeuvre rescapée comme l’histoire littéraire en compte parfois. Comme le raconte la réalisatrice Priscilla Pizzato dans son documentaire Le Manuscrit sauvé du KGB sorti en 2017, Vassili Grossman achève son roman de plus de mille pages en 1960, après plus de dix ans de travail, mais, quelques mois plus tard, la police politique soviétique débarque chez lui et lui confisque son manuscrit, ainsi que l’ensemble de ses documents de travail, pour les enfermer à double tour dans les sous-sols de son siège, la Loubianka. Malgré ses protestations auprès des plus hautes autorités du régime, l’écrivain meurt en 1964 sans avoir pu remettre la main sur ce qui, malgré tout, deviendra son chef-d’oeuvre. Car, au début des années 1980, par le truchement d’un réseau de dissidents qui permet à une copie du manuscrit de passer le rideau de fer pour atterrir à l’Ouest, Vie et destin est publié en Suisse, puis en France, et les lectrices et les lecteurs comprennent alors rapidement pourquoi le KGB, malgré la déstalinisation à l’oeuvre, avait voulu l’enterrer.

Un temps au service de l’idéologie soviétique, engagé volontaire sur le front en tant que journaliste pour L’Étoile rouge, Vassili Grossman a changé son fusil d’épaule à la faveur de la guerre où, de la bataille de Kiev à celle de Berlin, en passant par Stalingrad et la découverte des camps de Majdanek et Treblinka, il a pu observer le fonctionnement aussi brinquebalant que vicié de l’Armée rouge, mais surtout de l’après-guerre où, tandis que la doctrine Jdanov restreint encore un peu plus la liberté artistique et littéraire, un antisémitisme d’État se fait jour – notamment à travers l’interdiction de toute évocation du sort des Juifs pendant la guerre, puis au gré de la campagne contre le « cosmopolite sans racine ». Plus tout à fait en odeur de sainteté, Grossman prend alors la plume pour commencer à composer Vie et destin, où l’existence de la famille Chapochnikov s’entremêle avec une kyrielle de personnages qui gravitent autour d’elle, dont le nombre n’a d’égal que la multitude de thèmes que l’auteur soviétique aborde dans un même élan en prenant appui sur la bataille de Stalingrad. Des purges de 1937 à la dékoulakisation, des ghettos au goulag, du dévoiement de la révolution de 1917 aux camps, en passant par la surveillance généralisée et la terreur idéologique, Vassili Grossman fait feu de tout bois, et va même jusqu’à oser effectuer un parallèle entre les régimes nazi et soviétique, entre Staline et Hitler, à la faveur d’un échange entre Liss, un dignitaire nazi, et Mostovskoï, un vieux bolchevik – « Quand nous nous regardons, vous et moi, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là, réside la tragédie de notre époque », dit notamment le premier au second.

De ce roman-monde où réflexions philosophiques, considérations purement historiques, passages documentaires et fresque familiale se confondent, Brigitte Jaques-Wajeman n’a pas choisi de faire une adaptation théâtrale stricto sensu – à laquelle elle ne croit pas, comme elle le confiait il y a quelques jours dans le cadre de l’émission « Les Midis de Culture ». En bonne élève d’Antoine Vitez, qui, en 1970, avait porté à la scène Les Cloches de Bâle d’Aragon sous la forme d’un « théâtre-récit », la metteuse en scène opte plutôt pour un collage de plus d’une vingtaine de morceaux choisis de l’oeuvre de Vassili Grossman, portée par une langue sans ambages, aussi directe que brute. Alors que, entourée de chaises et recouverte de feuilles de papier et de plusieurs exemplaires de la version poche de Vie et destin, la table présente au plateau aurait pu donner l’occasion de se lancer dans une analyse plus distanciée du livre, réalisée par des comédiennes et des comédiens devenus autant d’exploratrices et d’explorateurs, Brigitte Jaques-Wajeman le donne à entendre tel qu’en lui-même, et se met alors à son service autant qu’à sa merci. Durant toute la première partie du spectacle, qui en compte deux, elle déroule alors un ensemble de passages au style essentiellement narratif – y compris en usant de la troisième personne – et monologué, ce qui tend à ne pas suffisamment mettre en jeu leur contenu. Dès lors, les différents fragments se suivent dans une sorte de neurasthénie scénique – parfois proche de la dévitalisation – où, si la parole est reine, l’ensemble paraît tirer à hue et à dia, ne pas dessiner de ligne dramaturgique suffisamment claire et, à quelques rares exceptions près – telle la lettre de la mère juive qui se sait condamnée ou l’échange entre Liss et Mostovskoï –, ne réussit pas à traduire la profondeur et l’acuité politique de Grossman.

Surtout, la scénographie aussi légère que poussiéreuse, les costumes pas trop vieillots et le jeu un peu trop emphatique, sans pour autant, et de façon paradoxale, remplir le défi de l’incarnation, figent l’ensemble des personnages convoqués dans un lointain passé, et toutes et tous peinent alors autant à nous transmettre leur parole qu’à nous émouvoir de leur sort. En faisant le choix du cérébral et du pur verbe, Brigitte Jaques-Wajeman tombe dans une forme d’académisme, scolaire par essence, et vitrifie ces femmes et ces hommes à qui elle aurait pu donner tant de chair, de corps et d’humanité. Heureusement, une fois l’entracte passé, la metteuse en scène et sa troupe profitent de fragments plus directement dialogués, et donc naturellement théâtraux, pour habiter davantage le plateau, et s’adonnent même à quelques (courtes) séquences, plus audacieuses que réussies, de jeu burlesque. Principalement centrés sur le personnage principal du roman, le physicien nucléaire Strum, et le commissaire politique Krymov, les morceaux choisis par Brigitte Jaques-Wajeman profitent alors de la puissance de jeu de Pierre-Stéfan Montagnier et  Thibault Perrenoud, sans doute plus affranchis que bien d’autres de leurs camarades, pour dessiner des perspectives beaucoup plus lisibles, et donner du relief au sous-titre Liberté et soumission que la metteuse en scène a choisi pour son spectacle. Dépassant le livre d’Histoire bien connue, la pièce se met alors véritablement à hauteur d’hommes et de femmes pour examiner les ressorts et les limites de la soumission à un régime autoritaire et, par effet miroir, les motivations et les freins à la résistance qu’il peut occasionner. Comme une leçon pour aujourd’hui.

Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr

Vie et destin / Liberté et soumission
d’après Vassili Grossman
Traduction Alexis Berelowitsch, Anne Coldefy-Faucard
Conception et mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman
Avec Pascal Bekkar, Pauline Bolcatto, Raphaèle Bouchard, Sophie Daull, Timothée Lepeltier, Pierre-Stéfan Montagnier, Aurore Paris, Bertrand Pazos, Thibault Perrenoud
Collaboration artistique François Regnault
Lumières Nicolas Faucheux, assisté de Chloé Roger
Scénographie Brigitte Jaques-Wajeman, assistée de Chantal de la Coste
Aide à la construction Franck Lagaroje
Costumes Chantal de la Coste
Musique et sons Stéphanie Gibert
Maquillage et coiffure Catherine Saint-Sever

Production Compagnie Pandora
Coproduction Théâtre de la Ville-Paris

Durée : 3h10 (entracte compris)

Théâtre de la Ville-Paris
du 8 au 27 janvier 2026

11 janvier 2026/par Vincent Bouquet
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