Les deux artistes burkinabés Odile Sankara et Aristide Tarnagda portent à la scène le roman de Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021. Leur rapport très concret au texte rend la langue magnétique, mais l’ensemble pâtit de l’absence d’une véritable forme théâtrale.
Le quatrième livre de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr n’a pas manqué de susciter l’étonnement et l’admiration dès sa parution en 2021. Sans se montrer facile d’accès, il se distingue immédiatement par son impressionnante maîtrise, et surtout par la puissante éloquence de son style, de sa langue, de ses récits foisonnants, qui se tissent et s’enchevêtrent. Si le livre prend des directions aussi multiples qu’inattendues pour embrasser ses nombreux sujets et sur diverses tonalités, il parle principalement de littérature, qu’il présente comme un univers magnifiquement ardu où s’imposent l’errance et l’égarement. Une sorte de labyrinthe du verbe.
C’est ce dont témoigne l’adaptation scénique de La plus secrète mémoire des hommes proposée à la MC93. Le texte est restitué avec souffle, énergie, conviction, émotion, par deux comédiens engagés dans la parole. Mais ce qu’il manque pour accompagner le vertige des mots, c’est une forme théâtrale autrement plus marquée, un geste esthétique plus sophistiqué qu’une simple lecture. Derrière deux pupitres placés à la rampe, et donc très proches des gradins parfois éclairés, les interprètes se placent, souvent debout, parfois assis sur un tabouret. Ils ne manquent pas d’incarner les différentes figures qu’ils se sont attribuées au moyen d’une rapide transformation de la voix, d’un accessoire type couvre-chef ou étole, et sont juste soutenus par de faibles changements de lumières et une discrète musique d’ambiance enregistrée.
Aristide Tarnagda compare l’écriture de Mohamed Mbougar Sarr à « un volcan dont la lave surgissante vous brûle et vous traverse avant de devenir une brusque caresse souriante qui vous attendrit et vous émerveille ». En effet, les longues et sinueuses phrases abrasives et étreignantes s’écoulent à la faveur de prises de parole empreintes de cérébralité, mais surtout d’une évidente sensualité. Odile Sankara et lui se font des conteurs hors pair pour pénétrer dans la profondeur et le vertige des récits ramifiés. Une étrange drôlerie, une juste colère ou de la tristesse affleurent parfois. D’autres passages ne semblent pas assez se méfier de la dispersion, de la prolifération logorrhéique. Contrairement au roman initial, Aristide Tarnagda affiche – un peu trop sans doute – le fervent désir de prendre le spectateur par la main.
Le propos existentiel du livre et du spectacle qui en découle questionne en permanence l’identité et le sens de la vie. Il est aussi assurément politique puisqu’il évoque le passé colonialiste de la France. Il est surtout métalittéraire tant l’intrigue place en son centre l’ouvrage énigmatique d’un certain T. C. Elimane, qualifié en son temps de « Rimbaud nègre », car d’abord remarqué pour son excellence et sa précocité, puis totalement oublié après un injuste procès aux relents racistes. Protagoniste du livre, un jeune écrivain sénégalais contemporain, Diégane Latyr Faye, s’évertue à saisir, bien qu’il soit introuvable, l’opus découvert dans une anthologie de littérature africaine. Plus il s’obsède à enquêter, plus celui-ci semble lui échapper. Et l’on saisit la complexité profonde de la trame initiatique qui se joue comme la puissante méditation sur la littérature, ses pouvoirs et ses impasses.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
La plus secrète mémoire des hommes
Texte Mohamed Mbougar Sarr
Adaptation, mise en scène Aristide Tarnagda
Avec Odile Sankara, Aristide Tarnagda
Dramaturgie Aurélie De Plaen
Musique Antoine Berthiaume
Lumière Daniel ZoungranaProduction Théâtre Acclamations
Coproduction Festival TransAmériques, Association Récréâtrales
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistiqueLe roman de Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, est publié aux éditions Philippe Rey et Jimsaan.
Durée : 1h40
MC93, Bobigny
du 4 au 8 février 2026Transversales, Scène conventionnée cirque à Verdun
le 11 février


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