De plus en plus, le théâtre emmène les spectateurs dans les champs, les forêts, là où peut se recomposer par l’expérience autant que la parole le rapport au vivant. Avec Alouettes-Pièce de champ, Émilie Rousset survole un peu les enjeux agricoles tout en ancrant son propos dans un territoire précis et une expérience pleine de sens.
À l’heure du grand backlash écologique, ce genre de spectacle fait du bien. Quand la droite et l’extrême droite se gargarisent du terme d’écologie punitive, que la loi Duplomb revient sans cesse par la fenêtre, que l’Europe détricote au coup par coup son Green Deal, que la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles) veut revenir sur le principe de précaution inscrit dans la Constitution, tandis qu’on apprend que les PFAS infestent l’environnement, que le cadmium pollue tranquillement nos terres, ici plus qu’ailleurs, que l’on assiste impuissant à la détérioration de la biodiversité, à la sixième extinction de masse et que, par conséquent, dans les champs, les oiseaux se font de plus en plus rares, on ne peut qu’être content.
Car, dans la suite de son théâtre documentaire, Émilie Rousset s’attaque avec Alouettes à la question agricole. Comme d’habitude, elle travaille à partir de recherches documentaires et d’interviews qu’elle relate ici plein champ dans un spectacle co-écrit avec Caroline Barneaud. Les spectateurs du festival Tempo Forte du Théâtre Vidy-Lausanne ont ainsi été invités à se rendre à la ferme de la Blécherette, jouxtant l’agglomération lausannoise, entre un aérodrome et un canal. Une parcelle retournée, l’autre en passe d’être semée, le tout bordé par une partie laissée en prairie, herbes hautes et fleurs de couleurs vives, et une haie boisée. Bienvenue chez Jonas, agriculteur en bio, que l’on découvre au volant de son tracteur en troisième partie du spectacle. Auparavant, les célèbres époux Bourguignon – que la France a pu découvrir en 2010 avec l’indispensable documentaire de Coline Serreau, Solutions locales pour un désordre global – auront pris la parole dans les casques pour expliquer comment on voit que la terre souffre des pratiques intensives. Et Faustine Bas-Defossez, ex-directrice du Bureau Européen de l’Environnement qui travaille à Bruxelles pour faire pencher la PAC (Politique Agricole Commune) dans un sens plus vert, aura été interprétée par Raphaëlle Rousseau, traversant tout un champ le temps de détailler son action et l’importance de l’échelon européen en matière environnementale – 80 % des décisions nationales se jouent en réalité à Bruxelles. Tandis que, guidés à travers champs par Nadim Ahmed, dans le rôle de l’intervieweur, les spectateurs se seront retrouvés assis sur des tabourets de camping ou des couvertures posées à même l’herbe, sur la pente d’un monticule permettant à chacun d’embrasser pleinement des yeux le paysage.
C’est certainement la troisième partie de ce spectacle qui s’annonce alors comme la plus prometteuse. Les deux premières, un brin didactiques, ont la qualité d’un documentaire radiophonique – ce qui n’est pas rien –, mais pâtissent d’un certain manque de théâtralité. L’arrivée du tracteur, élément central de la vie agricole, si genré, si fétichisé, laisse attendre que la dramaturgie prenne alors un certain relief, mais l’interview de Jonas Porchet, qui joue avec aisance son propre rôle, n’a pas le temps de nous emmener dans les méandres de la vie d’agriculteur et reste trop à la surface de son vécu. Pour finir, une bio acousticienne, Fanny Rybak, à nouveau incarnée par Raphaëlle Rousseau, rapporte son lien au vivant qui se tisse par l’intermédiaire des sons des animaux, ces sons qui, signe funeste, disparaissent petit à petit, tel le chant de l’alouette qui donne son titre au spectacle. De la mouche drosophile à la PAC toutefois, tout se dessine dans Alouettes, mais ne prend pas le temps de s’approfondir. Quitte à se poser, à véritablement prendre le temps de regarder et d’écouter, à ne plus visiter, mais à s’imprégner, il aurait fallu moins survoler, et Émilie Rousset l’a sans doute anticipé. Elle propose ainsi, le spectacle fini, un échange informel entre les spectateurs, l’agriculteur qui a prêté son concours à la pièce et un spécialiste des questions agricoles, le tout autour de produits locaux. L’occasion d’approfondir ce qui s’esquisse à travers le spectacle, de vraiment se déplacer, hors champ et pas seulement dans les champs, tout à la fois.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Alouettes – Pièce de champ
Texte et mise en scène Émilie Rousset
Collaboration artistique Caroline Barneaud
d’après les entretiens avec Faustine Bas-Defossez (directrice environnement, santé et nature au Bureau Européen de l’environnement), Fanny Rybak (enseignante chercheuse en éthologie et bioacoustique), Claude et Lydia Bourguignon (Lams – Laboratoire Analyses Microbiologistes Sols)
Avec Nadim Ahmed en alternance avec Aymen Bouchou, Viviane Pavillon en alternance avec Raphaëlle Rousseau, un·e agriculteur·rice local·e et un tracteur
Montage audio Romain Vuillet
Stagiaire assistanat mise en scène Elsa Provansal
Coordination technique et régie son Luc GrandjeanProduction Théâtre Vidy-Lausanne ; CDNO – Centre Dramatique National Orléans / Centre Val de Loire
Durée : 1h45 (rencontre-dégustation comprise)
Ferme de la Blécherette, Lausanne, dans le cadre de la programmation du Théâtre Vidy-Lausanne
du 25 avril au 3 mai 2026Ferme Solembio – Jardin de Cocagne, Orléans, dans le cadre de la programmation du Centre Dramatique National Orléans / Centre Val de Loire
du 22 au 30 mai


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