La fermeture générale de tous les lieux publics décidée le 14 mars par le Gouvernement, puis le confinement général annoncé hier soir contraint tous les secteurs économiques à se préparer à d’importantes difficultés économiques dans les prochaines semaines. Les structures culturelles et les théâtres ne vont pas y échapper. Petit tour d’horizon des mesures envisagées pour y faire face.
« Annuler tout, payer tout le monde ! ». Écrit en lettres blanches qui se détachent d’un fond rouge, le slogan formulé et posté sur les réseaux sociaux le 14 mars par David Bobée, directeur du CDN de Haute-Normandie, a rapidement suscité de nombreux commentaires et partages sur les réseaux sociaux. De même que son message adressé la veille aux spectateurs pour annoncer l’annulation des spectacles programmés au CDN, « pour le moment jusqu’au 7 avril inclus ». « J’ai décidé malgré tout de payer ces spectacles car je ne veux pas que les équipes salariées artistiques et techniques qui auraient dû se produire devant vous soient pénalisées par ces annulations », y lit-on. Décision qui va bien sûr engendrer une situation économique difficile, dont l’auteur de ces lignes propose aux spectateurs d’être solidaire – si leurs moyens leur permettent – en ne demandant pas le remboursement des places réservées. Ce à quoi de nombreuses personnes ont déjà répondu très positivement.
Les spectateurs à la rescousse ?
Diffusés par mail, sur Facebook, les appels à ce type de solidarité se multiplient. Dans un communiqué, Le Nouveau Théâtre de Montreuil promet aux intermittents la même chose que le CDN de Haute-Normandie. Il adresse la même demande à ses spectateurs. Quant au NEST, CDN transfrontalier de Thionville – Grand Est, s’il n’évoque pas son traitement des contrats qui l’engagent auprès des artistes, il imagine pour son public un système de « billet suspendu ». « Votre billet acheté sera destiné à des personnes éloignées de la culture pour bénéficier des spectacles du NEST », nous dit la newsletter du lieu. Dans son communiqué de presse, la directrice de la Scène nationale Carré-Colonnes Sylvie Violan demande quant à elle à ses habitués de « garder précieusement leurs billets pour les spectacles annulés » – les cinq derniers de la saison, dont elle assure le report sur 2020/2021.
D’autres théâtres évoquent seulement le remboursement des places payées. C’est le cas d’Ikbal Ben Khalfallah, directeur de la Scène conventionnée Le Safran située dans les quartiers Nord d’Amiens. « La population qui fréquente le théâtre est loin d’être aisée. C’est pourquoi nous pratiquons des tarifs accessibles, de 2 à 13,50 €, ce qui pour un spectacle génère en moyenne une recette de 1500 €. Soit un pourcentage assez dérisoire du coût total d’une représentation. Mieux vaut compter sur le maintien des différentes subventions : celles qui sont attribuées pour le fonctionnement du lieu, et celles qui sont allouées aux créations et aux événements ». Parmi lesquels en l’occurrence les Safra’numériques, festival des arts numériques et des nouvelles technologies, dont la 5ème édition devait avoir lieu du 17 au 20 mars 2020. En accès presque entièrement libre, l’événement devait attirer plus de 13 000 personnes.
Des reports et des annulations
Dans l’attente de mesures gouvernementales sollicitées par les syndicats du spectacle vivant, chaque équipe gère la situation selon ses moyens, ses principes et ses particularités. Entre reports et annulations donc, les directions balancent. Parmi les personnes interrogées, rares sont celles qui optent pour la même solution que Sylvie Violan. David Bobée choisit d’annuler tous les spectacles de la période concernée, hormis les productions déléguées qui seront reportées « en étudiant au cas par cas les modalités, selon la situation des artistes. En prenant notamment en compte la date d’anniversaire de leurs droits ». Ikbal Ben Khalfallah compte pour sa part adopter l’une ou l’autre des deux possibilités, en fonction des spectacles. La création de Mounya Boudiaf sera ainsi reportée, tandis que le Duras et Platini de Mohamed El Khatib, dont les pièces tournent beaucoup, sera simplement annulée. De même que les nombreux ateliers qui font vivre le lieu tout au long de la saison.
Aux Passerelles, théâtre de Pontault-Combault (77) en régie municipale, la gestion est proche de celle du Safran. Ne pouvant reporter aucun spectacle en fin de saison du fait de la tenue de son festival d’art en espaces public « Par Has’Art ! », le co-directeur du lieu Yohann Chanrion envisage d’en reporter certains la saison prochaine. Laquelle « commencera peut-être plus tôt que prévu. La question est encore en suspens, et nous allons y réfléchir avec l’équipe en télétravail. Cette période difficile sera pour nous l’occasion de réfléchir à de nombreuses choses que nous avons dû laisser entre parenthèses par manque de temps. Il est probable que notre manière de travailler ressorte changée de cette période de confinement ».
Soutenir les intermittents
Une réflexion que partage Philippe Cumer, directeur de la provisoirement nommée Scène conventionnée Orne Lorraine Confluences, le centre culturel Pablo-Picasso d’Homécourt, le Théâtre Ici & Là de Mancieulles et la Compagnie du Jarnisy. Née en janvier 2020, cette structure pourra selon lui reporter tous les spectacles prévus. « Fragiles sur le plan économique du fait de notre jeunesse, nous avions prévu une saison 2020/2021 légère, ce qui nous laisse de la place pour le report. Une nouvelle page de l’histoire du spectacle vivant devait s’ouvrir sur le territoire ; sa mise en place sera retardée, mais je ne m’inquiète pas quant à sa réalisation prochaine ». La priorité de Philippe Cumer, comme de tous ses confrères interrogés ici, réside dans le soutien aux intermittents, les plus vulnérables dans la situation inédite qui s’ouvre aujourd’hui.
En l’absence d’aides spécifiques, tous les lieux ne seront hélas pas en mesure d’honorer l’intégralité des contrats prévus. Les très nombreuses personnes engagées – artistes, mais aussi techniciens et vacataires pour l’organisation des visites guidées – lors des Safra’Numériques ne pourront par exemple sans doute pas être rémunérées à hauteur de l’ensemble du travail prévu. « Nous allons faire au mieux, en essayant d’être le plus juste possible. Pour le moment il est difficile de dire si ces efforts pourront représenter seulement la moitié, ou la quasi-totalité des contrats signés jusqu’à la fin de la saison. Ce qui est sûr déjà, c’est que tous les frais engagés – billets de train, hôtel… J’ose espérer que tous les lieux agiront ainsi. Des annulations sans report ni remboursement sont catastrophiques pour les intermittents, et donc pour le secteur dans son ensemble – par les artistes leur seront remboursés ». L’attitude de l’État et des institutions sera donc décisive pour la gestion de cette période difficile.
Anaïs Heluin – www.sceneweb.fr
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