Photo Sirine Majdi-Vichot
Nouvelle création de Chloé Bouiller, artiste associée au théâtre des Clochards célestes, Tarpin me manquer se donne comme le troisième opus de son double fictionnel. Signant écriture et mise en scène, la comédienne formée au Conservatoire de Toulouse, au GEIQ Compagnonnage théâtre de Lyon et passée par la Jeune Troupe permanente du Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, livre un spectacle aussi riche qu’intense, contenu qu’excessif.
Tarpin : ce terme ne vous dit rien ? Laisse à supposer, alors, que vous habitez et fréquentez plus la moitié nord que sud de la France… Entré dans le dictionnaire du Petit Robert en 2025, le mot fait partie de ce vocable marseillais sans cesse enrichi et renouvelé. Sans origine précise de connu, le terme signifie « beaucoup », « plein de », « de ouf ». Et choisi ici par la comédienne pour le troisième opus de sa série de seule-en-scène, il signale d’emblée autant le goût pour l’excès que les origines du personnage principal.
Dans le prolongement de C’est quoi ta Racine et Foutre plein les yeux, Tarpin me manquer se dédie à un épisode de la vie de Zoé – double fictionnel de la comédienne –, en l’inscrivant dans son histoire personnelle. Déboulant sur un plateau uniquement occupé d’un rideau de scène au rose sublime – que Zoé ne cessera de franchir et refranchir, cet élément lui permettant de ménager les effets à son récit –, Zoé est une jeune femme de son temps : vêtue d’une tenue où le même rose domine et où sa jupe de tulle de la marque aux trois bandes reprend le drapé du rideau de scène ; biberonnée à la pop culture et assumant, qui sait, avec d’autant plus d’aisance les références populaires et mainstream qu’elle est issue de la bourgeoisie intellectuelle (sa mère est psychanalyste) ; rompue, de ce fait, à une forme de regard distancié et analytique, Zoé vient nous parler dans Tarpin me manquer de la mort : « J’ai déjà ôté la vie », lance-t-elle en prologue du spectacle, avant d’énumérer son goût, enfant, pour la torture et l’assassinat des escargots et autres lézards.
Il y a dans ce qui constitue comme un aveu libérateur tout ce qui tient l’écriture du personnage de Zoé : car quoique au final assez banal chez les enfants, le regard porté dessus comme la mise en récit, toute en intensité – tarpin, en somme – donne à l’histoire de Zoé sa force. Ainsi, dans un dispositif à la scénographie aussi économe qu’excessive – comprenez que si chacun des quelques éléments a sa place, le rose omniprésent signale une façon d’assumer une position de surenchère – s’attelle, ainsi, dans le spectacle à détailler, disséquer son rapport à la mort. Médecin-légiste de sa propre histoire, la jeune femme en trace avec humour, intelligence et toujours beaucoup de distance les étapes chronologiques, de sa passion pour les représentations enfant de Christ en croix à sa boulimie adolescente de films d’horreur. Ce faisant, en détaillant alors son goût pour ce cinéma (jusqu’à une certaine limite, rappelant bien sa conscience du tabou) et la façon dont cela se tresse à la découverte de ses premiers émois amoureux, elle signale l’intrication entre pulsion de vie (eros) et pulsions de mort (thanatos).
C’est cela que Tarpin me manquer déplie ensuite en détail, à travers le récit par le menu d’une mort subite (celle de son beau-père) et de la mise à mort, subite elle aussi, de sa relation amoureuse (avec Logan, qu’elle largue au débotté). Passant de l’adresse directe au public aux dialogues entre les personnages – sa mère, son père, Maëline la fille de son beau-père (enceinte jusqu’au cou), les employé.es des pompes funèbres et de la chambre mortuaire, le voisin policier, etc. – Chloé Bouiller incarne tous les protagonistes de son récit (à l’exception de Logan, autre disparu du récit). Chacun.e « existe » tel un peu un stéréotype , par une voix ou un détail : le geste obsessionnel des mains de sa mère, la façon de se toucher le ventre pour Maëline. Chacun.e, également, réagit différemment face à la mort de JM le beau-père, Zoé apparaissant comme la plus mesurée face au déni de sa mère et aux débordements de Maëline. Zoé, en somme, est la seule apte à gérer et se devant, de fait, de ne pas craquer.
Menant l’ensemble de son récit tambour battant, la comédienne maîtrise avec un art consommé son penchant pour l’excès, qui se donne comme l’un des traits caractéristiques du tempérament de Zoé. C’est bien d’ailleurs autant l’articulation eros-thanatos que la balance entre excès et mesure (propre au personnage de Zoé), entre auto-analyse et dérision, entre les registres tragiques comme comiques, entre les références pop comme savantes, qui donnent son caractère à ce spectacle. Et c’est bien lorsque l’excès prend le seul pas sur tout le reste – par exemple lors de l’incongrue scène d’accouchement – que le spectacle perd en force, en allant vers un registre uniquement boulevardier. Ces outrances, tout comme la peur du silence, du temps en suspens, ou comme le souci un brin trop volontariste de relier la mort réelle à la mort symbolique de la relation amoureuse (qui tend à rabattre sur l’anecdote la première mort), tendent à atténuer la force de Tarpin me manquer. L’on se demande parfois si la pudeur de la comédienne ne contient pas trop le regard sur cet épisode de sa vie ? Reste néanmoins une démarche à l’écriture riche et une interprétation extrêmement maîtrisée et portée par une énergie flamboyante. Gageons que la suite de la tournée permettra au spectacle de continuer à se déployer, pour livrer tout le potentiel de l’histoire de cette jeune femme intense, qui, si elle peut agir de façon excessive n’en demeure pas moins bien consciente de ce qu’elle traverse.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Tarpin me manquer
Écriture et interprétation Chloé Bouiller
Chloé Bouiller – Compagnie Droit au but
Avec les voix de Véronique Kapoian et Jean-Philippe Salerio
Collaboration artistique Clem Da Silva
Œils complices Sébastien Valignat et Mélissa Zehner
Création lumière Hugo Fleurance
Scénographie et costumes Bertrand Nodet assisté de Daphnée Carrette
Son et régie générale Benjamin Furbacco
Production Océane Lac
Aide à la production Quasisamedi Production
Régies en alternance Hugo Fleurance et Amandine Robert
Coproduction- Théâtre Sorano à Toulouse, Théâtre des Clochards Célestes de Lyon, Les SUBS de Lyon. Soutiens et Accueil en résidence- Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon, la Fédération à Lyon, Théâtre du Pont Neuf à Toulouse, La Fabrique des Possibles de Montreuil, la Cave Poésie à Toulouse. Aides- Ville de Lyon, Région Auvergne Rhône-Alpes, DRAC Auvergne Rhône-Alpes.
Vu aux Clochards célestes, à Lyon
Théâtre des Clochards célestes
du 1er au 10 octobre 2026Théâtre du Pavé, Toulouse
dans le cadre du Festival Supernova #11
25 et 26 novembre 2026




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