Le spectacle « Les Nuits barbares » clôt le festival Theatrons le 28 septembre photo Stepan Poghosyan
C’est un pari un peu fou, celui de créer un festival international de théâtre francophone à Erevan, la capitale de l’Arménie. « Théâtrons » prend forme depuis deux ans et mise sur l’amitié franco-arménienne, dont la 2e édition s’est achevée le 29 septembre.
Le dos en sueur, Houssni Mijem déroule, geste après geste, un mouvement de porté sur une main, devant une trentaine d’yeux avides. Le soleil d’Erevan filtre à travers les rideaux et se reflète dans les larges miroirs de la classe de danse où s’attroupent les élèves de 2e et 3e années du Collège chorégraphique de la ville, principale école de danse du pays. Le danseur est venu avec la compagnie du chorégraphe Hervé Koubi présenter Les Nuits barbares, qui clôt le festival Théâtrons. Une venue qui s’accompagne d’ateliers et de rencontres, car ici, aucun spectacle ne vient sans son créateur ou sa créatrice. « C’est essentiel pour mes élèves », se réjouit David Galstyan, qui dirige l’école. « Il faut voir le plus de danse possible. C’est comme les langues, on est mieux dans le monde si on en parle plusieurs », sourit, malicieux, le Franco-Arménien, passé par le ballet de Toulouse. Des ateliers animés également par le chorégraphe Mourad Merzouki, venu avec son spectacle Folia. La scène arménienne, basée surtout sur un registre de répertoire, manque cruellement de représentants de la danse contemporaine, regrette Saté Khachatryan, cofondatrice du festival, qui aimerait que celui-ci accueille bientôt des créations inédites franco-arméniennes.
Même constat concernant les textes dramaturgiques contemporains. Alors, pour y remédier, le festival s’emploie à organiser des ateliers d’écriture. Plus au sud du pays, le long de la frontière turque, le théâtre d’Artashat s’élève face au mont Ararat. Ici, on jouait Euripide à l’époque où les premiers théâtres romains s’élevaient en Méditerranée. Cinq jeunes auteurs et autrices ont séjourné dans ce berceau de l’Histoire pendant une semaine, accompagnés par l’auteur québécois Olivier Kemeid, qui les a fait travailler sur la figure d’Hécube. « Je ne les ai évidemment poussés à rien », raconte l’ancien directeur du théâtre de Quat’Sous à Montréal, « hélas, cette reine de Troie qui a tout perdu dans la guerre offre des échos tragiques avec l’histoire tourmentée de l’Arménie ». Du génocide perpétré en 1915 par le gouvernement des Jeunes-Turcs aux multiples conflits dans le Haut-Karabagh, qui se sont soldés en 2023 par la reprise de la région par l’Azerbaïdjan voisin, l’histoire récente de l’Arménie est ponctuée de déchirements. Des disparitions présentes dans tous les esprits le soir de la restitution des travaux d’écriture. Une minute de silence a même été observée avant le lever du rideau. « C’était très émouvant de voir mes textes portés pour la première fois sur scène », confie Herminé, jeune participante à l’atelier qui aimerait devenir autrice, « car c’est un sujet qui fait écho à plusieurs disparitions dans nos familles ».
Des résidences aussi longues, financées par le festival et suivies d’une restitution théâtralisée, ça n’existait pas jusqu’alors en Arménie, explique Saté Khachatryan. « Il y a plein de jeunes auteurs talentueux qu’il faut mettre en avant », martèle la metteuse en scène, qui est aussi linguiste et s’attèle à traduire le plus de textes possible du français vers l’arménien. Parlé par 3 millions de locuteurs dans le pays, l’arménien pâtit trop souvent de doubles traductions issues du russe, ce qui altère la qualité des textes. Alors, Saté Khachatryan a créé sa propre maison d’édition, la seule à proposer des textes dramatiques contemporains issus du français. « Depuis qu’on a publié les pièces de Florian Zeller ou de Yasmina Reza, j’ai vu leurs textes mis en scène plusieurs fois en Arménie », se réjouit-elle, « ça nous montre que nos efforts ne sont pas vains ».
En dehors de cette quinzaine, les liens impulsés par le festival Théâtrons ont vocation à s’inscrire dans la durée, puisque le théâtre d’Artashat a déjà noué un partenariat avec le centre culturel du Toboggan à Lyon. Financé principalement par la ville d’Erevan, mais organisé en partenariat avec de nombreuses institutions françaises (Institut français, ambassade de France, région Auvergne-Rhône-Alpes, etc.), le festival mise beaucoup sur les liens d’amitié historiques entre les deux pays. La France, territoire d’accueil des Arméniens après le génocide, est aussi liée culturellement à l’Arménie par la religion, ce pays étant le seul État chrétien du Caucase [(ou: l’Arménie étant le seul…)]. Mais aujourd’hui, ces liens dépassent largement la simple célébration de figures emblématiques comme celles de Charles Aznavour ou de Missak Manouchian. « Derrière les efforts linguistiques et culturels vers le français, il y a de véritables enjeux sécuritaires », explique Régis Genté, spécialiste de la région. « Avoir des alliances avec l’Europe, c’est être protégé diplomatiquement ». Depuis le désengagement de la Russie dans le conflit avec l’Azerbaïdjan, l’Arménie tente de déplacer son centre de gravité et de nouer de nouvelles ententes vers l’Occident, analyse le spécialiste. Si l’intégration de l’Arménie au sein de l’Union européenne est peu probable à courte échéance, malgré les volontés du Premier ministre Nikol Pachinian, le pays accueillera les Jeux de la Francophonie en 2027, preuve que la langue et la création artistique contemporaine sont des enjeux brûlants pour le plus francophile des pays du Caucase.
Fanny Imbert – envoyée spéciale en Arménie


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