La metteuse en scène Saté Khachatryan porte à bras-le-corps « Théâtrons », le seul festival de théâtre international francophone d’Arménie. Du 14 au 28 septembre s’est tenue la deuxième édition, axée sur la création dramaturgique et la danse contemporaine, les deux angles morts de la scène arménienne selon la metteuse en scène, qui est aussi théoricienne du théâtre, traductrice et éditrice. Entretien.
D’où est partie cette volonté de créer le festival Théâtrons ?
Depuis 2013, avec mon mari Edgar Manoukian, nous travaillons à faire dialoguer la culture arménienne avec d’autres cultures à travers notre compagnie Saté-âtre. Parce que j’ai compris très vite que la représentation de la culture arménienne, au sens large du terme, n’était pas suffisante. On rêvait de ce festival depuis longtemps et nous l’avons créé l’année dernière parce que nous souhaitons que l’Arménie devienne un point de rendez-vous artistique et culturel.
Et cela passe à travers l’organisation d’ateliers, de rencontres et de résidences ?
Oui, c’est un festival qui veut mettre en dialogue les créateurs et les créatrices. Ça passe par des ateliers dramaturgiques et chorégraphiques. Cette année, une semaine de résidence d’écriture a été organisée au théâtre d’Artashat (au sud d’Erevan, ndlr) avec cinq jeunes auteurs et autrices, animée par l’auteur et dramaturge canadien Olivier Kemeid. Ce sont les seuls ateliers d’écriture théâtrale qui existent en Arménie. Nous accueillons également cette année Mourad Merzouki et Hervé Koubi, qui animent des ateliers de danse au Collège chorégraphique d’Erevan. Ces chorégraphes d’exception viennent évidemment avec leur spectacle, Folia pour le premier et Les Nuits barbares ou les premiers matins du monde pour le deuxième.
Ce sont des axes qui viennent, selon vous, répondre à un besoin sur le territoire ?
Évidemment, la vie théâtrale est très active en Arménie. Il faut savoir que, rien que dans la capitale, il y a une quinzaine de scènes nationales et ce sont des théâtres de répertoire. C’est un peu l’héritage du théâtre russe et soviétique. Ça veut dire que chaque théâtre a son équipe permanente, artistique et technique. Il y a même des metteurs en scène qui travaillent à vie dans tel ou tel théâtre, ce qui crée évidemment des communautés. Ce qui, en soi, n’est pas forcément une mauvaise chose, mais pas pour l’art. N’avoir que du théâtre de répertoire, ce n’est pas très bénéfique pour la vitalité du théâtre arménien. En tout cas, c’est ma conviction et je fais le nécessaire à mon niveau pour que les choses changent. Et oui, la dramaturgie contemporaine et la danse contemporaine ne sont pas suffisamment présentes en Arménie. Sur ces deux axes, il y a énormément de potentiel, et à notre niveau, on essaie d’aider à sa réalisation.
Vous êtes aussi linguiste, traductrice et éditrice. Il y a un fort enjeu de traduction en Arménie, notamment concernant les textes de théâtre ?
J’ai remarqué qu’en Arménie, on faisait très souvent des traductions depuis le russe, c’est-à-dire qu’il y a une double traduction, ce qui est très gênant et qui, pour moi, tue véritablement le travail de l’auteur ou de l’autrice. Alors j’ai commencé à faire des traductions du français vers l’arménien de pièces de théâtre qui ont ensuite été publiées. Mais la maison d’édition avec laquelle nous travaillions a décidé que ce n’était finalement pas très rentable, alors nous avons dû créer notre propre maison d’édition, qui s’appelle Aleph, avec un gros focus sur l’écriture contemporaine. On a traduit ainsi Missak Manouchian, Nathalie Fillion, Geneviève Damas, Astrid Bayiha, Tamara Al Saadi, Jean-François Sivadier, Olivier Comets et j’en oublie peut-être d’autres. Il faut que les auteurs arméniens contemporains puissent lire le travail des autres. Ces traductions, c’est une manière de raconter comment les autres font du théâtre. Et puis c’est important pour moi que les scènes arméniennes s’emparent de ces textes pour faire évoluer leur répertoire. Par exemple, j’ai remarqué qu’après la publication des traductions de Florian Zeller et de Yasmina Reza, leurs pièces ont été montées dans différents théâtres arméniens. Et ça, ça nous prouve que malgré toutes les difficultés, nos efforts commencent à porter leurs fruits.
La France et l’Arménie ont des liens historiques. Qu’en est-il aujourd’hui ?
D’abord, je suis vraiment heureuse de porter les deux cultures. L’Arménie m’a donné des racines et la France m’a donné des ailes. Je vis entre mes racines et mes ailes et je suis comblée. Les liens entre nos deux pays sont en constante évolution. Ils sont politiques, sécuritaires, artistiques, culturels. Nous, on agit pour que le lien culturel perdure entre la France et l’Arménie.
Qu’entendez-vous lorsque vous dites que la culture arménienne n’est pas assez représentée ?
Il faut rappeler que l’Arménie n’est indépendante que depuis 35 ans (elle dépendait avant de l’ancienne Union soviétique, ndlr). Mais avant d’être un pays indépendant, l’Arménie a une histoire très douloureuse, assez tragique, avec un génocide dans son passé et plusieurs guerres qui se sont succédé. Notamment après le génocide, beaucoup d’Arméniens ont été éparpillés dans le monde entier. Et pour eux, c’était important de garder leur culture, leur religion. En quelque sorte, c’était leur moyen de survie, d’existence, de transmission d’identité. De mon côté, je suis née en Arménie, puis j’ai vécu dans différentes diasporas. Je suis venue à Paris pour faire mes études, mais j’ai toujours gardé un lien avec l’Arménie. Ce qui est important de rappeler, c’est que la culture arménienne, ce n’est pas seulement le folklore. En tout cas, je ne suis pas toujours d’accord avec la représentation de la culture arménienne dans la diaspora, y compris en Arménie. Et je pense que c’est aussi au pays de penser, de définir quelle devrait être la représentation de sa propre culture. Je pense qu’à cause de l’insécurité et de la guerre, l’Arménie n’a pas eu le temps de réfléchir à ça.
Propos receuillis par Fanny Imbert – www.sceneweb.fr


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