Carole Mevike Agbévo vit un rève. A 23 ans, la jeune autrice béninoise est en résidence à La Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon. Entre émancipation féminine, tabous sociétaux, cohabitation religieuse et tragédie intime de la migration, portrait d’une jeune actrice et autrice habitée par une liberté absolue.
Pour la première fois de sa vie, Carole Mevike Agbévo a quitté son pays et sa ville natale de Ouidah pour une résidence à la Chartreuse — Centre national des écritures du spectacle, dans le cadre du Studio International Francophone, encadré par Pauline Peyrade et Christian Giriat. Une première expérience internationale pour cette jeune autrice dont la vocation est née sur les bancs du collège à Ouidah, lors du club de théâtre.
Elle intègre en 2021 le Centre culturel de rencontres internationales John Smith, lieu pluridisciplinaire qui propose des spectacles de théâtre et des ateliers et y rencontre le dramaturge Michel Beretti qui l’encourage dans l’écriture. « Je vis avec le théâtre parce qu’au théâtre, je suis tellement libre », exprime la jeune autrice, toujours étudiante en histoire et qui bénéficie du soutien inconditionnel de sa famille. « J’ai la chance d’avoir des parents qui soutiennent les choix de leurs enfants. Quand j’ai dit à mon père que je voulais aller dans ce domaine, il m’a dit : « Fais ce qui te plaît, si ça te rend heureuse, fonce ! » Ça m’a fait énormément de bien. » Carole Mevike Agbévo est également comédienne, elle a travaillé avec Laurent Hatat, Emma Gustaffson, Pierre-Yves Chapalain, Matthieu Roy et Johanna Silberstein.
Briser les tabous
Dans l’univers de Carole Mevike Agbévo, l’écriture est un espace d’affranchissement. « Le théâtre permet en réalité de raconter les non-dits », confie-t-elle avec conviction. « Ce que j’aime dans les pièces de théâtre, c’est le fait de dénoncer les problèmes de la société. » Elle a écrit sur l’écologie, la religion, la condition féminine, et sur un sujet délicat au Bénin : le lévirat, cette coutume rigoriste qui contraint une veuve à épouser un membre de la famille de son défunt mari. Contre ces carcans, l’autrice oppose un postulat féministe intransigeant : « La femme est libre de faire ce qu’elle veut et de ne pas suivre cette injonction. »
À la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, elle travaille sur sa prochaine pièce, Ceux qui restent, autour de la question de la migration de la jeunesse africaine. « Tout le monde se dit qu’il faut aller en Europe pour être heureux, en s’imaginant que là-bas tout est plus beau, explique Carole Mevike Agbévo. Dans ma pièce, je veux montrer que le bonheur n’est pas forcément chez le voisin, qu’il est souvent à notre portée. Je ne suis pas catégoriquement contre l’idée de partir pour faire ses études ou se chercher un idéal, mais tout le monde ne doit pas partir : quelqu’un doit rester pour construire cette Afrique-là, pour construire ce pays. »
La Chartreuse : une consécration européenne
Aujourd’hui, l’autrice franchit une nouvelle étape de son parcours avec ce premier séjour en France à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon et savoure ce havre de paix hors du temps. « C’est un très bon cadre pour l’écriture, c’est inspirant », confie-t-elle, impressionnée par la sérénité des lieux.
Dès son retour au Bénin, elle souhaite monter l’une de ses pièces, Mystérieux Rêves, avec sa compagnie, le Dangbé Théâtre. « C’est l’histoire d’un jeune homme dont la famille, convertie au christianisme, a renié les traditions au point de vendre sa maison et son sanctuaire ancestral à un propriétaire qui souhaite y bâtir une église. Le jeune homme se met à faire des cauchemars et à voir des masques partout. Un jour, il ramène un masque chez lui, mais celui-ci disparaît mystérieusement le lendemain. » Un texte au cœur de la cohabitation et des conflits entre les religions, s’inspirant de sa ville de Ouidah — où la monumentale basilique chrétienne de l’Immaculée-Conception fait face au temple des pythons, un sanctuaire vaudou. La jeune autrice y dresse une fresque sur la nécessité du dialogue, de la paix et de la tolérance entre les croyances.
Carole Mevike Agbévo n’est qu’au début de sa carrière. Elle souhaite continuer à écrire longtemps des pièces, en toute liberté, et aussi jouer sur scène. « Au théâtre, on est tellement libre. Quand tu incarnes un personnage, tu es libre de faire ce qu’il veut. Cela me procure du bien-être, et j’ai envie de jouer sans cesse. »
Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

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