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« Paradis Plage », le cri de Kenza Berrada

A voir, Gennevilliers, Les critiques, Strasbourg, Théâtre
Paradis plage © Manuel Schapira
Paradis plage © Manuel Schapira

© Manuel Schapira

Pour sa deuxième création, la metteuse en scène se penche sur la figure de la cheikha pour évoquer l’inceste et l’omerta qui en découle. Un résultat fort de ses doux contrastes.

Deux pendrions de fils rouge sang encerclent des banquettes dorées posées au sol. Nous sommes dans le huis clos d’un salon aisé marocain. Ici, la vie de la maison se déroule à la vue de tous, puisqu’on distingue aisément les silhouettes se découper à travers les pendrions. Un large miroir habille l’horizon du plateau et complète cette sensation de constante observation.
Kenza Berrada, collants en résille à paillettes, s’avance et nous expose les enjeux de la narration qui va suivre : nous sommes dans un intérieur bourgeois de Fès, chez une famille très comme il faut. Mais la narratrice a été abusée par son grand frère à l’âge de 6 ans. Voyons donc comment cette terrible annonce va dissoudre le paradis supposé que représente ce foyer, semble nous dire en substance Kenza Berrada.

La metteuse en scène, autrice et comédienne distribue ensuite les rôles aux cinq musiciens du groupe Kabareh Chaikhats qui l’accompagnaient jusque-là aux percussions, au violon et au chant : celui-ci jouera la mère de la narratrice, celui-là la tante, cet autre la nourrice et ce dernier le frère incestueux. Ainsi, tous ses rouages mis en lumière, la tragédie implacable peut se dérouler.

La narration en tant que telle est bien plus sage que ce à quoi Kenza Berrada avait pu nous habituer avec sa dernière création, Boujloud (l’homme aux peaux), où elle abordait déjà le sujet de l’inceste à travers un rite ancestral. Ici, se déroule une succession de scènes de la vie quotidienne dans cet intérieur cossu – les parents sont tous les deux dentistes, s’impliquent dans la vie politique du pays et sont appréciés de tous. Tout débute le jour où la narratrice ose enfin se confier à sa sœur sur les abus dont elle a été victime par leur frère aîné. Les parents, horrifiés, peinent à trouver une réponse adéquate face à l’inadmissible. Surtout qu’approche la date du mariage de la narratrice, et que c’est un moment très malvenu, disent-ils, pour mettre à mal le “swab” ce terme qui symbolise “aussi bien les bonnes manières qu’un art de vivre millénaire dans la société marocaine” explique l’autrice “un code à double tranchant créant l’hospitalité autant que le refoulement”. Quelle place existe-t-il pour la parole des femmes et des enfants dans ce foyer ? Quelle position adopter face à ce frère incestueux et mutique ? Que faire de cet amour qui les unit tous, malgré tout ?

Mais là où “Paradis Plage” fait véritablement mouche, c’est dans la vivifiante fusion des univers que crée la rencontre entre Kenza Berrada et les Kabareh Chaikhats. Composé d’Amine Naouni, Ali Lamaadi, Ghassan Elhakim, El Mostafa Boutankine et Walid Rakik, le groupe de musique reprend un répertoire d’aïta – “le cris” – chanté originellement par les chaikhat, ces femmes invitées à chanter lors des cérémonies et des mariages. Transformistes, carnavalesques, les Kabareh Chaikhats transcendent ici les conventions, brouillent les pistes et portent ainsi l’ensemble des voix des femmes empêchées. Des envolées endiablées au rythme du violon hypnotisant aux plaintes renversantes d’Amine Naoumi, splendide en mère déboussolée, leur art vient percuter le sujet de plein fouet et l’augmenter d’une sensibilité salvatrice. 

Et puis il y a Dada, la nourrice, la femme de ménage, la bonne à tout faire, campée par le bouleversant Mostafa Boutankine. Dada est là depuis toujours. Toute jeune déjà, elle a intégré les services de la famille et n’en est jamais partie. Elle est la garante des traditions et des gestes ancestraux ; elle se souvient comment on file la laine, comment on apprend aux petites filles à servir et aux garçons à être servis. Un dévouement disproportionné qui cache d’autres mécanismes d’emprise, découvre petit à petit la narratrice.

La dernière grande force de Paradis Plage est la porte laissée ouverte à l’interprétation. Le personnage principal s’appelle Kenza et les images d’archives projetées de sa propre enfance donnent beaucoup d’indices, mais la metteuse en scène ne revendiquera jamais le caractère autobiographique de l’histoire. Est-ce sa propre histoire ? Est-ce un collage de témoignages ? Finalement, peu importe.
Tout cela fait de Paradis plage une proposition subtile – dont la sage narration est rehaussée de très beaux tableaux d’entrée et de fin – et qui nous offre le bonheur de découvrir le Kabareh Chaikhats. Le doux contraste que leur présence provoque permet d’installer la proposition à une distance inédite du sujet. Kenza Berrada nous prouve ici son talent pour conjuguer au pluriel des identités multiples, usant du folklore pour mieux le faire résonner au creux des enjeux contemporains et par là approfondir de sa voix singulière son cri poussé au milieu du silence.

Fanny Imbert – www.sceenweb.fr

Paradis Plage 

Texte et mise en scène : Kenza Berrada

Avec : Kenza Berrada et le Kabareh Cheikhats (Amine Naouni, Ali Lamaadli, Ghassan Elhakim, Walid Rakik, El Mostafa Boutankite)

Collaboration à l’écriture : Raphaël Chevènement

Assistanat à la mise en scène : Elios Lévy

Scénographie : Florian Sanson

Assistanat à la scénographie : Noa Gimenez

Lumière et régie générale : Pierre Daubigny

Son : Kinda Hassan Vidéo : Maud Neve

Costumes : Judith de Luze

Mouvement : Annabelle Chambon et Cédric Charron

Direction de production : Pauline Roussille

Administration de production : Sabine Aznar

Production : structure production incubateur Coproduction : Le Théâtre national de Strasbourg (TnS) — T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National — Institut Français du Maroc — La Saison Méditerranée — Fonds de dotation Porosus — Le CITF — Le Festival d’automne Accueil en résidence : T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National — Institut Français de Casablanca — Le Point éphémère — Théâtre Silvia Monfort — La Maison des Métallos pour le festival Fragments Soutiens : Jeune Théâtre National, Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale (pour les représentations surtitrées) Réalisations : Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.

durée 2h10

Création au TnS (Salle Koltès)
du 22 septembre au 2 octobre 2026
Tous les jours à 20h, sauf samedi 26 septembre à 18h et lundi 28 septembre à 19h. Relâche le dimanche 27 septembre

Festival d’Automne à Paris
du 7 au 11 octobre 2026
T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National

27 septembre 2026/par Fanny Imbert
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