Performance aux accents d’agit-prop, Martine au viol traverse nombre de situations et d’étapes d’une vie où les violences sexuelles sont avalisées. Un spectacle qui décape et remet les idées en place.
Martine au viol : dès l’intitulé, ce spectacle fait mouche. Et avec son sous-titre « spectacle réel non documenté », la compagnie Le Rire d’Ariane enfonce le clou ou annonce à tout le moins la couleur sur la tonalité de l’ensemble. Pas d’apitoiements ni de misérabilisme, il s’agit bien non pas de suturer la plaie, mais de la scruter, de la fouiller. Cet emprunt à Martine contient déjà en lui tout le grinçant que le spectacle écrit par Célia Jaillet et mis en scène par Mélodie Fourmeaux va déplier : parce que la série lancée en 1954 et signée par Gilbert Delahaye et Marcel Marlier est un incroyable succès populaire, un phénomène éditorial au sexisme patenté et banalisé. Avec ses 65 millions d’albums vendus en France en 2012, et quasi la moitié en traduction, les Martine ont alimenté avec leurs stéréotypes de genre l’imaginaire d’un sacré paquet d’enfants. Pour s’en convaincre, il suffit de les reparcourir, au risque de se prendre en pleine face le conservatisme autant que la normalisation ambiante. Dans Martine, il ne se passe rien, ou si peu : cette fillette parfaite est l’enfant-sage rêvée (pour les férus d’adultisme) qui passe d’une situation à l’autre au gré des livres – « la » situation étant donnée dans chaque titre – sans que rien ne change. Ni chez elle ni dans le monde qui l’entoure.
La mise en relation de cette histoire sérielle, de la répétition du même et de l’immobilisme avec la permanence du viol – dont on se dit qu’ils sont encore si peu documentés – se révèle ainsi, une fois passé le trouble né face au titre du spectacle, avoir quelque chose de l’évidence. Ce sont toutes ces récurrences de la violence systémique, des petits dénis et des comportements qui, derrière leur banalité, soutiennent ou tolèrent des agressions que le spectacle déplie avec un goût de la provoc salvateur. Porté par un binôme de comédiennes à l’interprétation bien rodée, Martine au viol est construit selon une succession de saynètes – renvoyant à la sérialité des livres.
Dans la cour du Musée Angladon, occupée par une ligne de verres rose et bleu, et avec pour quasi seul élément scénographique (outre trois écrans de télévision reprenant les titres des chapitres ou projetant des témoignages) une balançoire à bascule autrement appelée « tapecul » (sic), le duo enchaîne les séquences : « Martine apprend à être Martine », « Martine rigole », « Martine et Martin », « Martine à la tronçonneuse », « Martine chez le docteur », « Martine en a sa claque »… Derrière l’apparente naïveté de la forme à l’esthétique sucrée comme du discours, chaque proposition – faire voter le public sur qui des deux est la plus belle, la plus lourde ou a déjà été violée – vrille de l’intérieur. La blague de bon aloi glisse vers le tacle signalant sans fard les biais sexistes et la culture du viol qui parsèment toutes nos relations, qui structurent nos regards et objectivent les femmes dès le plus jeune âge, tandis que les comédiennes endossent d’autres costumes, tout aussi stylisés et signifiants – telle cette tenue avec oreiller et robe aux lanières ou ceintures de camisole.
Si cette écriture ainsi chapitrée est parfois inégale, si certaines séquences sont plus pertinentes que d’autres, l’ensemble tient néanmoins, autant par le jeu des comédiennes, par les adresses au public – l’on se dit d’ailleurs que cette création se prête particulièrement à un dispositif en extérieur abolissant plus volontiers la distance avec la salle – que par la férocité salvatrice du propos. Du viol comme fantasme au viol qui serait un travail comme un autre, les énoncés interpellent. Idem pour les situations qui révèlent souterrainement nombre d’impensés et de comportements de passivité : où comment le collectif supporte moins de voir une personne subir des claques que des baisers – les deux étant, pourtant, imposés sans consentement de la même manière. « Aujourd’hui j’en rigole, mais j’ai beaucoup pleuré ». Cette phrase clôturant le spectacle synthétise la démarche : en rire non pas pour oublier ni disculper, mais pour retourner le stigmate et convertir la violence subie individuellement en re-saisissement collectif. Sans s’exclure soi-même des schémas de violence, mais en scrutant au contraire ses propres biais. Et que, face à cela, deux armes sont proposées : le couteau et le stylo – un autre joli duo.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr
Martine au viol
Texte Célia Jaillet
Mise en scène Mélodie Fourmeaux
Avec Fiona Julien, Mélodie Fourmeaux, Célia Jaillet, Paul Labourgade en alternance avec Cyrille Delemotte
Scénographie Ghil Meynard, Clément Morel
Costumes Elsa Faure, Valentine Durand, Marilou Fourmeaux, Ella Khalizad, Benjamin Gournay, Benjamin Jeannot
Musique Adri·e Pineaud, Néréa Dezac
Vidéos Irane Azmoudeh, Kadiatou Camara, Marie Champion, Néréa Dezac, Elsa Fafin, Laodicée Hazim, Marianne Humbert, Maëlle Garcia, Véronique Gawedzki, Jacques Girard, Sasha Goetschy, Myette Gravier, Emmanuelle Griffon, Agathe Groult, Sarah Jahanbakhsh, Margot Laverdant, Eloise Lenoble, Mylène Lerat, Anne Lorient, Theresa Machado, Laurène Marx, Jade Pappagallo, Leslie Pividal, Mathilde Riu, Yanhu Shi, Déborah De Robertis, Léonore Vanryssel, Julie WauquiezProduction Compagnie Le Rire d’Ariane
Soutiens ENSATT, ENS Lyon, Théâtre des Clochards Célestes, Théâtre de la Croix-Rousse, RAMDAM un centre d’art, FDVA, le dispositif Actée, le Lavoir Moderne, Théâtre de la Reine Blanche, Le Nid de poule, Les Invites de VilleurbanneDurée : 1h15
La Manufacture, Cour du Musée Angladon, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 7 au 21 juillet, à 17h30 (relâche les 11 et 16)Festival Chalon dans la rue, Chalon-sur-Saône
du 23 au 26 juilletFestival d’Aurillac
du 19 au 22 aoûtLa Reine Blanche, Paris
du 23 octobre au 15 novembre



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