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« Joyaux lourdement sous-estimés », une tendre et violente étreinte

À la une, Avignon, Best Off, Danse, Genève
Joyaux lourdement sous-estimés de bast hippocrate
Joyaux lourdement sous-estimés de bast hippocrate

Photo Pascal Gely

L’incontournable Sélection Suisse en Avignon présente à La Scierie un duo fusionnel qui, sous la houlette de Bast Hippocrate, plonge dans les abîmes du désir obsessionnel et met en jeu l’aimantation de corps oscillant entre douceur et brutalité.

Cela commence dès l’entrée du public dans le hangar où résonnent sur des nappes de sons pop-rocks les paroles de I Wanna Be Yours déclamées par le poète britannique John Cooper Clarke. Deux jeunes hommes se font face, en jean, tee-shirt ou débardeur. Ils paraissent immobiles, comme statufiés, collés-serrés sur une mini-plateforme tournant sur elle-même et dont l’hyper-exiguïté favorise l’intimité. Exposés aux regards extérieurs, ils se laissent totalement happer l’un et l’autre comme dans une bulle qui les extrait du reste du monde. Les lumières s’éteignent et les plongent dans la nuit tamisée, nuit artificielle qui unit les solitaires et laisse s’échapper les fantasmes. Invincibles et invisibles, de plus en plus isolés sous le halo d’un laser bleuté, ils n’existent plus que l’un pour l’autre, l’un avec l’autre. Dès qu’ils se mettent en mouvement, le contact se fait, quasi imperceptiblement, mais avec une envoûtante suavité. Les bouts des doigts se cherchent, s’effleurent doucement, puis s’empoignent, une main descend le long de la colonne vertébrale sur le vêtement moite de sueur, une autre main rencontre et caresse la nuque, la poitrine, les fesses, une tête se niche dans le creux du ventre, du cou, sous l’aisselle. Plus qu’un érotisme latent, c’est une sorte d’électricité sexuelle et émotionnelle qui traverse les corps en fusion et en tension.

La forme quadrifrontale que prend le plateau permet une proximité évidente entre les performeurs et les spectateurs. Elle fait redoubler à la fois la séduction et l’inconfort qu’inspire l’instant présent, d’autant que par moments, les deux performeurs fixent le public d’un regard déstabilisant. Cette attraction immédiate et irrésistible des deux corps masculins affleure autant qu’elle s’éternise dans un parti-pris chorégraphique comparable au « slow motion », car le geste est exécuté dans une lenteur extrême, hypnotique, presque comateuse comme sous l’effet de substances ou dans un état d’extase, entre léthargie et adrénaline. Ce geste se veut à la fois simple et total. Finement maîtrisé par les danseurs, le ralenti fige le temps et envoûte l’esprit, mais il annonce aussi le gouffre qui va s’imposer et les faire vaciller.

Joyaux lourdement sous-estimés raconte par bribes une histoire bien connue, sans doute archi vécue : celle d’une rencontre fortuite et pourtant d’une intensité folle, qui fait subrepticement s’abandonner à l’être désiré. Le supposé romantisme dont la pièce se teinte au début ne cède pas à l’excès de sentimentalité. Lorsque les interprètes finissent par quitter le podium circulaire pour prendre plus d’espace et d’ampleur, le charme se rompt catégoriquement. La relation bascule de façon imprévisible et incontrôlée dans un état de rupture, de déchirure où s’exacerbent la rivalité comme la toxicité. Sidérants de force et de présence, les deux hommes se jettent l’un contre l’autre, se retiennent, se repoussent, se heurtent, s’entrechoquent. À répétition, ils s’aspirent et se cognent au sol – leurs dos claquent avec fracas sur le béton froid –, se relèvent pour mieux rechuter.

Bast Hippocrate se déclare sans détour comme un artiste suisse afrodescendant et pédé qui refuse de s’adresser à un public uniquement averti et qui ne souhaite pas délivrer un propos dramatisant et stéréotypé sur une histoire d’amour gay vouée à l’échec. Il tend bien davantage à faire de sa présence au plateau, comme de celle de William Cardoso, des surfaces de projections sensibles qui questionnent l’intensité et la complexité des rapports qui lient les êtres. À la croisée du théâtre, de la danse et de la performance, la pièce d’à peine cinquante minutes s’offre comme un cérémonial charnel d’une séduction ambivalente tant elle déplace dans des zones d’ombres et de lumières, tant elle tiraille entre attraction et destruction.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Joyaux lourdement sous-estimés
Direction artistique Bast Hippocrate
Avec William Cardoso, Bast Hippocrate
Lumière Tiki Bordin
Musique et design sonore Golce Kummer
Ingénieur son et designer speakers Thibault Villard
Costumes Zoé Marmier
Dramaturgie Sélima Chibout
Regards extérieurs David Weishaar, Mélissa Guex
Consultation éditoriale Noémi Schaub
Bijoux Capucine Jewelry

Production Compagnie Bast Hippocrate
Coproduction TPR – Théâtre Populaire Romand, La Chaux-de-Fonds, ADN-Danse Neuchâtel, Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne
Soutien Ville de la Chaux-de-Fonds, Canton de Neuchâtel, Fondation Ernst Göhner, Fondation BCN, Casino de Neuchâtel, Loterie Romande

Durée : 50 minutes

La Scierie, dans le cadre du Festival Off d’Avignon et de la Sélection Suisse en Avignon
du 10 au 20 juillet 2026, à 19h15 (relâche le 15)

La Bâtie, Festival de Genève (Suisse)
du 28 au 30 août

17 juillet 2026/par Christophe Candoni
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