
Assemblée générale du collectif Livrer Bataille au Théâtre Public de Montreuil, le 9 juin 2026 / Photo Eric Demey
Après sa première assemblée générale au Théâtre Public de Montreuil le 9 juin, le collectif Livrer Bataille arrive au Festival d’Avignon pour une nouvelle réunion à La FabricA, le 15 juillet. Rencontre avec deux de ses membres, l’autrice et metteuse en scène Pauline Letourneur et l’écrivain et metteur en scène Jérémie Fabre.
Comment ce collectif est-il né ?
Jérémie Fabre : Je pense qu’il y aura autant de versions de notre naissance que de personnes qui constituent le collectif. Je crois toutefois qu’il est né dans le sillage du mouvement de soutien au Théâtre de l’Échangeur, à Bagnolet, même s’il s’en est très vite détaché. De nombreuses compagnies et artistes y ont manifesté leur soutien. Parallèlement, on a assisté à une accélération des baisses budgétaires, pesant de plus en plus sur tout le monde. Cette solidarité envers L’Échangeur était accrue car chacun s’y retrouvait, et ces lieux qui, jusque-là, permettaient une autonomie aux compagnies, sont en train de disparaître. Même dans les marges, il n’y a plus de possibilité d’inventer. Cela nous assèche, car l’accès à l’institution comme aux alternatives est bloqué. Petit à petit, nous avons commencé à nous réunir pour réfléchir à cette question et à la formuler pour les compagnies indépendantes et les autres lieux. Le collectif s’est construit comme un groupe de réflexion, de solidarité et de mise en commun pour sortir de l’isolement. À partir de janvier, nous avons organisé des rendez-vous mensuels ou bimensuels avec une dizaine de compagnies gravitant autour de nous. Puis, le groupe s’est élargi. À partir du printemps, et surtout en mars, c’est devenu un véritable mouvement.
Comment vous structurez-vous ? Vous êtes tous dans des compagnies indépendantes, hors des réseaux syndicaux traditionnels. N’est-ce pas difficile, n’étant pas des professionnels du syndicalisme ?
Pauline Letourneur : Je ne sais pas si c’est difficile, mais cela fait partie de ce qui constitue notre identité. Le collectif s’est fabriqué au fur et à mesure des mois et des rencontres. Le collectif réunit plusieurs personnes qui ne se connaissaient pas tous et toutes avant cela. L’idée était de se retrouver et de se demander : « Maintenant, que fait-on ? ». C’est une démarche très empirique, centrée sur les urgences de nos métiers et du spectacle vivant. Comment réfléchir ensemble à des propositions ? Nous nous sommes posé la question d’organiser une assemblée publique, et les choses se sont fabriquées au présent, de manière concrète. Ce n’est pas un mouvement avec des porte-parole, ni une structure syndicale ou juridique.
J.F. : La question de la structure est secondaire. Nous sommes d’abord un groupe d’artistes qui a envie de penser ensemble la manière dont nous organisons notre métier : notre rapport à la production, à la diffusion, à l’isolement, à la concurrence et aux institutions. Nous essayons de nommer les réalités et d’imaginer des alternatives pour faire bouger le fonctionnement du secteur public. La structuration est venue du besoin de rendre cette pensée agissante. Nous n’avons pas d’objectif défini par avance, nous avançons pas à pas. Notre but est peut-être trop ambitieux : refonder entièrement les politiques publiques du spectacle vivant.
Quelles sont vos relations avec l’intersyndicale ?
P.L. : Nous avons amorcé le dialogue assez tôt, notamment en préparant le 9 juin. L’idée était de les tenir informés et de leur proposer de prendre la parole. Nous souhaitons nous faire entendre depuis notre point de vue spécifique de responsables d’équipes artistiques ou de lieux indépendants. Comme nous sommes à la fois salariés de nos propres compagnies et employeurs, nous essayons de faire comprendre aux syndicats que nous pouvons travailler ensemble sur des sujets qui nous semblent peu représentés ou écoutés.
J.F. : Il n’y a pas de rapport de force frontal, même si nous veillons à notre indépendance et notre autonomie vis-à-vis des syndicats. Les discussions et les échanges se poursuivent depuis le 9 juin. Le syndicalisme a longtemps été perçu comme celui soit des lieux institutionnels soit des salariés. Notre position particulière d’employés et employeurs de petites structures fait que nous dialoguons avec l’intersyndicale tout en veillant à défendre nos intérêts spécifiques.
Concrètement, comment pouvez-vous agir ?
P.L. : Nous cherchons à mettre cette réflexion en mouvement, imaginer comment elle peut agir. Nous croyons que si nous sommes nombreux, l’intelligence collective opérera pour trouver des moyens de créer un rapport de force, désormais nécessaire à la survie du secteur. Après Montreuil, nous préparons une nouvelle assemblée publique à Avignon, le 15 juillet, à la Fabrica. Nous la co-organisons la « Coordination du 19 février » , un autre collectif de compagnies, plus ancien que le nôtre, ancré dans le Grand Est. L’idée est de créer une coordination nationale pour dialoguer et agir à plus grande échelle, dès maintenant et à la rentrée. Nous voulons eêtre en mesure de proposer des solutions concrètes sur les financements, et les questions structurelles. Augmenter le budget alloué à la Culture ne suffira pas si le modèle reste inopérant. Il faut repenser nos conditions d’exercice de nos métiers, marquées notamment par une précarisation et un isolement croissants.
J.F. : Nous ne voulons pas tout résoudre seuls. Nous voulons une coordination nationale où chacun puisse évoquer ses problèmes. Concernant les échéances électorales, nous souhaitons que les politiques comprennent que le problème n’est pas seulement budgétaire : c’est un problème démocratique interne au milieu. Il faut partager les outils, les moyens de production et les lieux de décision.
P.L. : Notre réalité est celle de compagnies censées être indépendantes, mais qui sont en fait ultra-dépendantes d’une organisation du secteur très verticale, où l’on doit faire par exemple avec des appels d’offres toujours plus nombreux et toujours plus fléchés. Cela crée une souffrance au travail immense, très concrète, et un manque de temps pour la création. Il est crucial que cela soit entendu. Si le socle des compagnies disparaît, le spectacle vivant s’effondre. Réinjecter de l’argent est nécessaire, mais pas suffisant. La réforme structurelle est indispensable.
Propos recueillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr




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