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« Perpetuum Havel », une cellule de combat

À la une, Avignon, Best Off
Petr Boháč crée Perpetuum Havel

Photo Vojtěch Brtnický

Programmé par la Manufacture dans le Off d’Avignon, Perpetuum Havel de Petr Boháč se présente comme une démonstration de force et de fragilité mêlées pour relater les conditions de vie déplorables d’un prisonnier politique. Bien que muette, la performance de son unique interprète, Roman Zotov-Mikshin, est criante de vérité.

Nettement balisé par une armature d’un froid métal, le plateau rectangulaire sur lequel se joue Perpetuum Havel figure une cellule de prison. Mur gris suffocant, équipement crasseux et très succinct, minuscule lucarne derrière laquelle apparaît, sur projection vidéo, le gardien intraitable. Ce périmètre réduit et d’emblée suffocant invite celui qui y loge à faire montre de contrôle malgré ses vains et constants déplacements. Un simple banc sert de lit inconfortable sur lequel se tord ou se larve intranquille l’homme d’abord dissimulé sous une couverture, puis crûment exposé dans une combinaison immatriculée ou bien dans une quasi-nudité. Crâne rasé, corps acéré, contracté, en état de souffrance et d’aliénation de plus en plus exacerbées, il ne quitte jamais cet espace progressivement délimité au moyen de cordes tendues qui renvoient à l’enceinte d’un ring de boxe. En convoquant l’univers du sport de lutte et des coups à encaisser, la pièce invite à suivre le combat auquel se livre le prisonnier, combat contre l’adversité des conditions d’horreur qui lui sont imposées, combat contre lui-même, qui confine à la folie et à la dépossession de soi.

L’individu anonyme qui se laisse découvrir au fur et à mesure de la pièce est inspiré de Václav Havel que le destin a singulièrement conduit du statut de prisonnier politique à la fonction d’homme d’État. Dans une lettre adressée à sa femme depuis sa prison, au début de l’année 1989, l’auteur écrit une farce absurde sur sa vie et sa liberté entravée. Ce texte intitulé Perpetuum mobile a servi de point de départ à la narration muette, mais éloquente que déploie le spectacle présenté à Avignon par le Théâtre national de Prague, une institution importante car symbole d’identité nationale en République tchèque, et par la troupe Laterna magika qui y est associée. La mise en scène est signée Petr Boháč, adepte de formes pluridisciplinaires et de nouvelles pratiques artistiques bien ancrées dans la société contemporaine, et l’interprétation confiée à Roman Zotov-Mikshin, un artiste russe exilé à Prague, familier de danse moderne et d’arts martiaux. L’un et l’autre ne s’embarrassent pas d’implicite et donnent au contraire à voir sans évitement les profondeurs malaisantes de leur sujet, et cela en imposant une trivialité qui rend bien compte de ce qu’il y a de plus bestial et d’innommable dans la situation présentée. Ensemble, ils ont déjà fait un passage remarqué à Avignon lorsqu’ils présentaient l’année dernière The Last of the Soviets, un spectacle dans lequel se dévoilaient, non sans un humour noir amer, la cruauté autant que l’absurdité de la vie en Russie.

Seul en scène, privé de la parole, Roman Zotov-Mikshin s’illustre dans une performance qui l’engage dans son entier. Physiquement, émotionnellement, il s’astreint à une partition exigeante, méticuleusement millimétrée, qui fait violemment plonger dans le chaos d’une agitation nerveuse et pour laquelle il se meut en mouvements robotiques mettant en jeu les mêmes actions minimes et infiniment répétées, poses peu avantageuses et raides convulsions incontrôlées. Ainsi, il met à nu et en lumière, jusqu’aux confins de l’impudeur, la perte de son humanité. D’une manière hallucinée, il découvre son propre cadavre dans un sac de frappe. À travers cet être singulier, se laissent deviner de nombreuses victimes de régimes totalitaires et de l’oppression qu’ils exercent sans commune mesure. Artistes, journalistes, militants, activistes, tous reconnus par Amnesty International, condamnés pour leur dissidence et leur engagement, pacifiste, restent souvent ignorés ou invisibilisés. Ici, leurs visages en noir et blanc défilent en rafales au son des bruits mitraillettes d’un appareil photo, tandis que l’homme figurant au plateau est traversé de décharges électriques. Ils s’érigent furtivement en symboles de résistance malgré leur existence sacrifiée.

Christophe Candoni – www.sceneweb.fr

Perpetuum Havel
d’après Václav Havel
Mise en scène et adaptation Petr Boháč
Avec Roman Zotov-Mikshin
Scénographie Pavlína Chroňáková
Lumière Filip Horn
Vidéo Martin Hůla
Chorégraphie Radim Vizváry
Direction technique Amador Artiga

Production National Theatre (Prague, République tchèque)

Durée : 1h45 (trajets en navette compris)

La Manufacture, Château de Saint-Chamand, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 20 juillet 2026, à 15h55

8 juillet 2026/par Christophe Candoni
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