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Joris Mathieu et Claire Guièze : « Il n’y a plus de projet de politique publique en matière de culture en France »

Actu, Festival d'Avignon, Théâtre
Joris Mathieu et Claire Guièze

Joris Mathieu et Claire Guièze

Le Festival d’Avignon 2026 s’est ouvert dans un climat de crise. Le spectacle vivant subit depuis plusieurs années les coupes budgétaires des collectivités territoriales et de l’État. Un mouvement qui ne fait que s’accélérer. La culture représente 0,7% du budget de l’État. Le SYNDEAC demande de passer à 1%. Joris Mathieu et Claire Guièze, les co-présidents du Syndicat National des Entreprises Artistiques et Culturelles, expliquent leur stratégie pour défendre le service public de la culture.

Stéphane Capron : Le 80e Festival d’Avignon a débuté le week-end dernier. Cela doit être pour le spectacle vivant un moment festif. Avez-vous envie de faire la fête ?

Claire Guièze : Je ne sais pas si on a envie de faire la fête, mais ce que je sais, c’est que l’on vit la crise la plus importante jamais traversée par notre secteur. Et je pense que le Festival d’Avignon, et plus largement tous les festivals d’été, doivent être des endroits de mobilisation, où l’on doit prendre la parole, s’exprimer et agir pour défendre la culture. Donc, je ne sais pas si cela est possible en faisant la fête, mais, en tous cas, nous sommes tous unis dans le cadre de l’intersyndicale.

Joris Mathieu : Traditionnellement, le Festival d’Avignon et le Off constituent un moment charnière dans la vie des compagnies. Aujourd’hui, il n’est même plus question de la mise en œuvre de leurs projets, mais de leur survie tout court. Et cela crée un climat absolument délétère et mortifère pour les structures qui se demandent si c’est n’est pas le dernier spectacle qu’elles produiront.

Concrètement, quel est l’état de l’économie du spectacle vivant ?

C.G. : Il traverse une crise gravissime. Le désengagement de l’État et les baisses décidées par les collectivités territoriales créent une tension extrême qui place les équipes artistiques à un endroit de fragilité extrême, où les baisses d’activité sont énormes. Les pertes d’emplois sont maintenant avérées et, pour les lieux, cela pose la délicate question de savoir à quel endroit faire des coupes. Ce n’est pas aux directeurs et aux directrices de choisir. On subit cette politique culturelle, nous ne sommes pas les fossoyeurs de nos projets ! C’est ce que l’on revendique depuis que nous sommes à la co-présidence du Syndeac.

J.M. : Pour les adhérents que nous représentons, tout se passe désormais comme si les décisions budgétaires étaient prises sans aucune mise en regard avec l’élaboration de leur projet. On a l’impression que les coupes sont produites simplement sous l’angle économique. Et pour un gouvernement qui, depuis toujours, revendique son envie de gouverner la France comme on dirige une entreprise, il devrait savoir que, dans une entreprise, avant d’élaborer un budget, on élabore un projet. Aujourd’hui, les coupes budgétaires nous racontent à quel point il n’y a plus de projet de politique publique en matière de culture. Et cela affecte le budget de l’État et celui des collectivités qui n’ont plus les moyens de mettre en œuvre ce projet du fait des errances de l’État.

Après l’alerte lancée par 28 structures du spectacle vivant en fin de semaine dernière sur le fait qu’elles n’avaient reçu que 50% de leur subvention, le ministère de la Culture nous a assuré que 90% des crédits allaient être débloqués dans les prochains jours. Sans savoir si les 10% restants seront versés. Quelles peuvent être les conséquences ?

C.G. : Il est important de dire que, à la suite de ce courrier, même si c’est minime, il y a quand même eu de toutes petites avancées. Il était annoncé une coupe de 10 % ; là, il s’agit d’un gel de 10 %. On peut encore disposer d’un levier là-dessus. La mobilisation a permis d’avancer les paiements qui étaient prévus à la fin du mois de septembre.

J.M. : Il est important que le public et que la profession le sachent : cette retenue de paiement de 50% pour ces 28 structures décidée par le ministère de la Culture a permis, au printemps, le versement des crédits en une seule fois pour l’ensemble des autres structures labélisées, lieux intermédiaires et équipes conventionnées. Elles ont donc patienté dans l’attente de nouvelles décisions. Cette annonce faite samedi dernier par la ministre de débloquer rapidement les 40% de crédits manquants ne fait malheureusement que confirmer qu’il y a bien un gel de 10% du budget du ministère de la Culture. Voyant le contexte économique actuel et dans l’attente des annonces que s’apprête à faire le Premier ministre ce mardi sur de nouvelles coupes budgétaires pour tenir le cap, on n’a quand même assez peu d’espoir que ces 10 % soient dégelés. Notre sujet n’est pas d’obtenir uniquement le dégel des 10%, mais tout simplement un moratoire sur les coupes budgétaires en cours et à venir et sur la mise en place d’une concertation. Nous souhaitons aussi qu’un projet soit dessiné en dialogue avec les professionnels et les collectivités territoriales. Ce n’est pas possible que l’État, par ses décisions, fasse voler en éclats toute la politique du cofinancement, sans concertation avec les tutelles et avec les financeurs locaux qui sont concernés et impactés par ces décisions.

Après le passage de Rachida Dati au ministère de la Culture, vous avez pu renouer le dialogue avec la Rue de Valois. Quelle est la nature de vos relations avec Catherine Pégard ?

C.G. : On ne peut que se féliciter que le dialogue soit restauré. Le spectacle vivant et nos organisations syndicales ont été assez méprisés ces dernières années. On est face à une ministre très à l’écoute, mais c’est la seule chose qu’elle peut nous nous accorder. Il faut désormais un vrai plan d’action. Il faut savoir que la part du spectacle vivant dans le budget de l’État représente 0,22 centime d’euros par habitant et par an. Et la part globale de la culture, c’est 14,60 euros par habitant et par an. Ce n’est pas en faisant des économies sur cela que l’on va combler le déficit de la France.

J.M. : On ne peut pas se résoudre, en tant que professionnel de la culture, à entériner la solidarité gouvernementale qu’exprime la ministre vis-à-vis de la nécessité de l’effort collectif de tous les ministères par rapport à des efforts de guerre présentés par le Premier ministre, par rapport à des plans de refinancement pour des plans canicule, par rapport à des plans de refinancement pour la justice. Même si ce sont des sujets de société très importants. Le ministère de la Culture, c’est moins de 0,7 % du budget global de l’État. L’effort a été largement fait par notre secteur. Au nom de la diète budgétaire, on ne peut pas laisser s’effondrer tout un service public que l’on a mis 80 ans à construire.

On commémore les 80 ans des Centres Dramatiques Nationaux et de la décentralisation imaginée par Jeanne Laurent avec, en 1946, la création du tout premier, le Centre Dramatique de l’Est, celui de Colmar. Est-ce que l’on risque d’assister à la désintégration de cette décentralisation que beaucoup de pays nous envient ?

C.G. : Pour cela, il faut un moratoire : stop aux baisses de subventions, tout de suite, et aussi la mise en place d’une commission d’enquête interministérielle et avec les collectivités territoriales pour mettre au point une nouvelle étape de politique culturelle entre l’État, les différents ministères et les collectivités territoriales, qui sont les premiers financeurs de la culture. Ce qui est en train de se passer, c’est que ce maillage sur le territoire qui permet cette décentralisation culturelle est en train de complètement se déliter et de disparaître.

J.M. : C’est une question financière, et aussi une question intellectuelle, philosophique et symbolique. Au-delà de l’impact des coupes qui effectivement sont en train de démolir cette décentralisation, l’État laisse implicitement et même alimente, je dirais, un discours populiste qui se propage, qui vient nier l’histoire de cette politique, qui vient nier la mission de service public que nous représentons, pour nous renvoyer simplement à des logiques de modèles économiques. Et le plus grave, c’est cette crise de sens, cette volonté du gouvernement de nier le caractère de service public de nos missions et même de nier, au-delà de la défense de l’histoire de la décentralisation, l’histoire de la reconstruction de notre société et de ses fondements républicains démocratiques, qui repose sur la garantie d’accès à toutes et à tous, à l’éducation, à la culture, à la justice, à l’hôpital. On doit absolument défendre ce modèle dans la perspective de l’élection présidentielle.

Les crédits pour la création alloués par l’État ont baissé en moyenne de 5% en 2026. Quel message avez-vous fait passer à Catherine Pégard pour le budget 2027 ?

C.G. : On revient à cette demande d’un moratoire et de la création d’une instance d’écoute interministérielle avec les collectivités territoriales. C’est vraiment l’idée de remettre les choses à plat pour construire une politique culturelle sur le territoire. On revendique aussi le 1 % budgétaire. C’est le sens même de l’appel à la mobilisation que nous avons lancé et des signatures que nous récoltons. Et évidemment, la question de l’emploi. On a beaucoup échangé avec la ministre, lors du dernier rendez-vous, sur la question du FONPEPS, ce dispositif créé en 2016 par le ministère pour soutenir l’emploi durable dans le secteur du spectacle vivant (public et privé). Il y a aussi la liberté de création et la revue des critères d’attribution des subventions pour les équipes artistiques.

J.M. : Derrière ces aides aux équipes artistiques, il faut briser un fantasme qui peut exister chez certains de nos concitoyens et concitoyennes. Il ne suffit pas de claquer des doigts et de demander de l’argent pour en recevoir ! Il faut répondre à un certain nombre de critères, dont, notamment, une large visibilité dans la diffusion de son travail avec des partenaires institutionnels solides. Aujourd’hui, avec l’effondrement de notre économie, les critères qui préexistaient ne sont absolument plus possibles à atteindre pour la majeure partie des compagnies. Avec le risque d’une accélération de l’arrêt brutal pour beaucoup d’équipes artistiques. Si les revendications énoncées par Claire ne sont pas obtenues, le budget 2027 va être un cataclysme, dans un contexte où, par ailleurs, ce gouvernement aura encore davantage de difficultés à trouver des majorités à l’Assemblée pour le faire voter. Ce qui risque de provoquer des complexités administratives intenables pour la plupart d’entre nous.

Propos recueillis par Stéphane Capron – www.sceneweb.fr

7 juillet 2026/par Stéphane Capron
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