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La métamorphose végétale de Madeleine Fournier

A voir, Danse, Festival d'Avignon, Les critiques, Paris
Growing Piece de Madeleine Fournier
Growing Piece de Madeleine Fournier

Photo Patrick Berger

Présenté aux Hivernales, le CDCN d’Avignon, Growing Piece est un bijou de finesse et de précision qui soigne chacune de ses dimensions, visuelle et musicale. Au plateau, Julien Desailly à la cornemuse et Madeleine Fournier dialoguent dans un écrin scénographique et des costumes de toute beauté. Et transposent l’une des métamorphoses d’Ovide en cheminement chorégraphique régénérant.

D’abord, il y a cette arche de fleurs, comme extraite d’un papier peint dans les tons bleu délavé. Œuvre scénographique magnifique, joliment kitsch et bucolique d’Andrea Baglione, qui signe également la création lumière aux côtés de Nicolas Marie. Posée là, au centre de la scène, elle impose son cadre champêtre et l’imaginaire qui va avec. À cour, le musicien Julien Desailly, assis, gonfle lentement la cornemuse qui lui recouvre les genoux, puis l’étreint dans un corps à corps entre son torse, son souffle et le son qui en émane. Et contre toute attente, s’adresse à nous pour nous livrer la provenance de l’anche de l’instrument, fait de bois de sureau, arbre creux dont est extrait le tube qui servira ensuite à faire passer l’air. Dans un costume de troubadour des temps modernes, l’homme sera notre guide, la vibration musicale qui accompagne ce duo musique et danse, beau comme le dialogue mystérieux d’un arbre et du vent.

Inspirée par le mythe des Héliades, narré dans Les Métamorphoses d’Ovide, Madeleine Fournier en reprend la trame en la condensant dans un corps, le sien, par lequel la transformation s’opère. D’abord apparition grimaçante, masque de douleur et dos courbé, pleurs outranciers et bruyants, cris de désespoir, toute de noir vêtue, elle est l’incarnation grotesque du deuil, l’archétype de la pleureuse, une Sarah Bernhardt emphatique et excessive, une drama queen farcesque, expression de lamentation incantatoire sur fond sonore plaintif et alarmant. À la mort de leur frère Phaéton, les Héliades sont en effet inconsolables et leur peine incommensurable les change bientôt en arbres. Ainsi, Madeleine Fournier dépose petit à petit la carapace de deuil qui recouvre son corps ployé par la tragédie, se défait de sa coiffe noire de jais, ôte son habit de théâtre comme on quitte un état pour entrer dans un autre, retrouve une verticalité perdue et ferme les yeux. C’est ici que s’ancre la métamorphose, dans ce laps de temps qui suit une mort symbolique. Car la danseuse ouvre ses yeux dans un corps nouveau, et c’est comme si le vrombissement de la cornemuse auquel s’ajoutent des beats électro la réveillait d’un long sommeil.

Dans un ensemble couleur chair dont les matières forment comme une seconde peau, fine et transparente, la danseuse doucement devient arbre. Un peuplier aux racines plantées dans le sol, contraint à l’immobilité de sa base, mais libre et perméable dans sa partie supérieure de branches pleines traquant le ciel. À partir de là, le mouvement des bras se déploie, hypnotique et habité, son torse puis ses mains tremblent comme des feuilles, les coudes et poignets se cassent, une cheville soulevée balance au rythme d’une brise, tandis que l’autre pied s’enracine. Son corps s’arque, se déplie en une extension vivante, les poings fermés se lèvent. Ses gestes sont d’une précision inaltérable et inventent un corps-végétal, une renaissance en forme de réincarnation. Rien n’est convenu ni caricatural dans cette opération de transformation. Madeleine Fournier s’est nourrie d’une recherche autour des plantes, de leur spécificité physique à leur relation à leur environnement.

Ce qu’elle propose est de l’ordre de l’infra sensible, une chorégraphie sensitive qui palpite avec l’invisible – l’air, la musique, un réseau de forces impalpables et telluriques. Elle semble à la fois si solide et si vulnérable, si déterminée à exister et si soumise à ce qui la traverse et ce qu’elle traverse. Le deuil a muté, le chignon retenu est défait, les cheveux sont lâchés. Échevelée et bondissante, dans un tournoiement qui vire à la course libératrice, elle parcourt l’espace et sa connivence avec la nature est totale. Rejoignant son partenaire musical dans un pas de deux en miroir, le final signe le point de contact maximal entre le souffle de la cornemuse et celui de la danseuse dont le chant nous enseigne que tout cela n’était qu’un rêve, peut-être.

Marie Plantin – www.sceneweb.fr

Growing Piece
Chorégraphie Madeleine Fournier
Musique Julien Desailly
Avec Madeleine Fournier, Julien Desailly
Scénographie Andrea Baglione
Création lumière Andrea Baglione, Nicolas Marie
Assistant chorégraphique Jérôme Andrieu
Costumes Lou Thonet
Regard extérieur Sonia Garcia, Ruth Childs, Catherine Hershey, Anne Lenglet
Régie générale Jeanne Laffargue
Régie son Vincent Domenet

Production ODETTA
Coproduction La place de la danse CDCN de Toulouse, La Manufacture CDCN Nouvelle-Aquitaine Bordeaux et La Rochelle, L’Atelier de Paris CDCN, Le Pacifique CDCN Grenoble Aura
Coréalisation Festival d’Avignon, Les Hivernales CDCN d’Avignon
Soutien L’Essieu du Batut (Murols), le CN D Pantin, Honolulu Nantes, Théâtre de la Bastille (Paris)
Résidences La Pop (Paris)

La compagnie ODETTA est soutenue par la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Île-de-France. Ce projet a été financé par la Région Île-de-France.

Durée : 1h

Festival d’Avignon, Les Hivernales – CDCN d’Avignon
du 10 au 20 juillet 2026

Festival Mens Alors, Mens en Trièves
le 7 août

L’Orangerie, Paris
le 18 janvier 2027

La Pop, Paris
du 25 au 27 mars

11 juillet 2026/par Marie Plantin
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