Dispositif de mutualisation né en 1998 et réunissant aujourd’hui une petite trentaine de scènes et de lieux de la région Auvergne-Rhône-Alpes, le Groupe des 20 accompagne au plus près les équipes artistiques de ce territoire. Retour sur la dernière édition de « La Route des 20 », dispositif itinérant où vingt-quatre compagnies (de danse, théâtre, théâtre d’objets, cirque, etc.) ont présenté leurs projets en création ou diffusion pour la saison prochaine.
Les spectacles, il y a ce que nous, spectatrices et spectateurs, en voyons (évidemment), et il y a (évidemment aussi) tout ce qui précède, cet « avant » de la création qui s’adosse et se tresse à l’« avant » de la production. Ce hors-champ permet par des soutiens administratif et financier, et par des compagnonnages esthétique, politique et logistique, aux œuvres d’exister. Plus ou moins bien, parfois, plus ou moins longtemps, et dans de plus ou moins tenables conditions de travail. Parmi la myriade de dispositifs et de structures, d’instances et d’organismes qui soutiennent (et régulent, donc) la création de spectacles, il en est une, dans la région Auvergne-Rhône-Alpes (AURA), qui conduit depuis vingt ans désormais un travail essentiel – par la mutualisation et les échanges qui le fondent. Réunissant vingt-neuf scènes, lieux de création et de diffusion pluridisciplinaires, le Groupe des 20 organise deux fois par an – en janvier pour la version hiver et en juin pour la version été – « La Route des 20 ». Lors de ces temps forts, chaque directrice ou directeur de lieu présente une ou un artiste, une compagnie ou un collectif. Ponctué d’autres temps « inter-réseaux » excédant la région AURA, ces moments réunissant une grande variété esthétique, artistique et politique de projets permettent aux équipes de jouer un extrait de spectacle en cours de création ou de présenter leur projet. Alors que « La Route d’été » du 25 juin prochain se prépare d’ores et déjà activement, retour avec Alizée Bingöllü et Jordi Galí, deux des artistes invité·es lors de l’édition 2026 de « La Route d’hiver » – qui s’est tenue en janvier dernier aux Quinconces, à Vals-les-Bains, en Ardèche – sur les enjeux de tels moments.
Co-directeur avec Vânia Vaneau de la compagnie de danse Arrangement Provisoire, Jordi Galí a présenté un extrait de Mille Horizons, spectacle jeune public qui verra le jour en novembre prochain dans le cadre de « Playground » – festival porté par les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Comme le danseur et chorégraphe le précise, « je viens du plateau, mais depuis 2010, j’ai travaillé plutôt dans l’espace public, le paysager, en développant un travail assez monumental. Là, j’ai cette envie de ramener le paysage dans l’espace du théâtre et de m’adresser à un public plus jeune, de créer une attention sur des questions écologiques avec une entrée poétique en travaillant la question du texte – une chose nouvelle pour moi. » Lors de la présentation de son projet à « La Route des 20 », Jordi Galí a ressenti « une écoute, avec des possibles qui s’ouvrent ». Occasion pour les lieux déjà contactés par la compagnie de « voir un extrait, de se figurer ce qu’est ce travail », cette participation a aussi permis à certains membres du réseau de se positionner pour des options de diffusion – le nerf de la guerre. Surtout, le côté compétitif que l’on pourrait redouter dans un tel espace – imaginez : des pros, que des pros, regardant et évaluant un·e par un·e des artistes – est ici comme déjoué. Pour Jordi Galí, qui appréhendait « un peu ce que peut produire le fait de voir beaucoup de propositions à la suite, qui installerait un état d’esprit dans le jugement », le dispositif s’est révélé au contraire « bienveillant et organique ».
Réinsuffler de la « solidarité, de la confiance, de la complicité »
Ces sentiments de bienveillance, d’attention aux artistes et de vigilance quant à désamorcer une mise en concurrence sont également soulignés par Alizée Bingöllü, artiste formée au GEIQ Théâtre Compagnonnage, à Lyon. Invitée par Hugo Frison, directeur du Théâtre de la Renaissance, à Oullins, la metteuse en scène et comédienne (membre de Trois-Huit et compagnie), qui participe pour la troisième fois à « La Route des 20 », a présenté son projet en cours : la mise en scène des Descendants. Cette pièce puissante de l’autrice et journaliste turque francophone Sedef Ecer portant sur la question de la transmission des traumatismes et des liens entre victimes et bourreaux d’une génération à l’autre, Alizée Bingöllü et son équipe de sept interprètes la créeront en mars 2027 au Théâtre de la Renaissance. De ces journées d’échange, Alizée Bingöllü souligne les forces, comme les situations paradoxales dans lesquelles elles installent les artistes : « Il y a quelque chose où participer à ces rendez-vous, c’est comme vendre un mensonge. Mais, en même temps, c’est notre travail et, pour nous, artistes, c’est essentiel que ça existe. Avoir du temps pour se rencontrer en vrai avec les directeur·rices, pour échanger, cela permet d’autres rapports. » À l’écouter, l’on saisit que les bénéfices de tels moments se récoltent dans la durée. Il y a les effets immédiats, ou presque, avec l’obtention (comme c’est le cas pour elle) d’engagement de coproduction ou en diffusion ; et il y a les effets plus diffus, sur le long terme, avec les conversations nouées aujourd’hui qui nourriront les créations ou compagnonnages de demain.
Sans nier pour autant l’existence de « relations de domination ou de pouvoir » entre, d’un côté, des responsables de structure et, de l’autre, des artistes, Alizée Bingöllü rappelle que, dans un contexte économique de plus en plus violent où les coupes budgétaires se généralisent, de tels espaces permettent aussi, par l’instauration de lieux de dialogues, par la convivialité, de réinsuffler de la « solidarité, de la confiance, de la complicité ». C’est bien le projet défendu par le Groupe des 20 et par ses deux actuels co-président·es, Eva Duchamp-Konickova, directrice du Théâtre des Collines à Annecy, et Hugo Frison. Pour la première, il s’agit, outre les soutiens concrets et en monnaie sonnante et trébuchante, « d’introduire dans ces temps professionnels plus d’horizontalité et de convivialité », pour réduire au maximum les sentiments de « mise en danger ou de fragilités » pour les artistes. « Si nous ne pouvons pas forcément changer le système, nous pouvons instaurer dans ces espaces de la convivialité et de la bienveillance, à travers tous les temps, formels comme informels, pour réduire ces rapports déséquilibrés. » Au plus près des équipes, le Groupe des 20 travaille surtout sans relâche, en repensant régulièrement les formations et temps d’échanges qu’il propose, à « contrebalancer les difficultés que rencontrent les compagnies », et qui ne cessent de s’accroître.
caroline châtelet – www.sceneweb.fr




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