Volontairement mystérieux, Le soleil brille pourtant dehors est une très singulière expérience théâtrale menée avec une grande finesse par une jeune troupe lyonnaise, Maison vague. Marine Chartrain a posé des mots sur le projet préalable des concepteurs son et lumière Louen Poppé, François Geslin et Mathilda Bouttau. Une enfant a disparu à l’orée des bois. Comment continuer à tenir les murs (en tissus) de ce refuge ?
Le bruit d’une bête qui s’est écrasée sur la vitre a effrayé Adèle, mais pour son compagnon, Samy, le danger immédiat, ce sont les journalistes qui rôdent et qu’il a chassés vigoureusement. D’emblée, Marine Chartrain écrit en entremêlant les récits, créant des métaphores qui ne disent pas leur nom. À mesure que le récit avance, le mystère va s’épaissir d’autant qu’il n’est pas question que de mots à entendre, mais aussi de mots à lire. C’est aussi sur les voiles qui matérialisent la maison que le texte est projeté, par bribes – les mots, voire les lettres apparaissant en ordre dispersé avant de se gommer. À l’extérieur, il s’agit d’une « affaire » ; vu de l’intérieur pour ce couple, amis dès l’enfance, c’est « notre histoire ». Le père était dans son jardin avec sa fille sur la balançoire. Le temps d’une minute, il est allé chercher une bière dans la cuisine. À son retour, elle avait disparu.
Pour autant, Le soleil brille pourtant dehors n’est pas une enquête policière. C’est beaucoup plus nébuleux que cela parce que ce travail est né sans parole, à l’ENSATT, où Louen Poppé (qui signe la mise en scène), François Geslin et Mathilda Bouttau suivaient respectivement (entre 2020 et 2023) des cursus en son pour les deux premiers et en lumière pour la troisième. Ce travail de fin d’études d’une vingtaine de minutes s’est mué en pièce quand leur camarade Marine Chartrain, du département écriture dramatique, les a rejoints pour donner naissance à ce spectacle en janvier 2025 au théâtre, étiqueté « scène découverte », de L’Élysée, à Lyon. Conquis, le Théâtre des Célestins leur offre de jouer deux semaines en petite salle, avant de suivre cette compagnie, qui répond au nom de Maison vague, pour sa prochaine création en 2027-2028.
Comme la scénographie constituée de différentes strates de tissus diaphanes pour donner une profondeur à cette maison au fond des bois, le récit oscille entre transparence (un fait divers concret) et opacité – qui parle lorsque les mots sont projetés ? Qu’est-ce que leur enfance a fait d’eux ? Où est leur fille évaporée ? La troupe joue avec le trouble et flirte avec le danger lorsque sont décrits les jeux d’enfants. Aller dans la cave, passer dans un endroit si étroit qu’il est inaccessible à un adulte, est-ce un amusement ou déjà un drame ? Le travail sur le son, et aussi les silences qui prennent ici une importance peu commune, le jeu avec le tout-proche (les deux interprètes Fanny Godel et Lucas Martini) et le lointain à travers des appels téléphoniques contribuent à déstabiliser ce fragile château de cartes. La lumière n’est pas là pour éclairer, elle accentue la part de mystère, ne dessinant pas des pièces précises dans cette maison aux briques rouges figurée parfois par des aplats de même couleur. Il y a pourtant bien une cuisine, une chambre, un salon et la télé projetée, mais ils ne sont que des apparitions, rapidement effacées à l’instar des mots.
Même si le point de départ de cette histoire est concret, le déroulé ne cesse de nous échapper. C’est ce qui rend ce premier travail marquant et rend curieux de la suite. Puis, quand After Hours du Velvet Underground résonne peu avant la fin, c’est si juste que Le soleil brille pourtant dehors apparait comme la transcription théâtrale de cette chanson parfaite :
« If you close the door
The night could last forever
Leave the sunshine out
And say hello to never
All the people are dancing and they’re having such fun
I wish it could happen to me
But if you close the door
I’d never have to see the day again ».
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
Le soleil brille pourtant dehors
Texte Marine Chartrain
Mise en scène Louen Poppé
Avec Fanny Godel, Lucas Martini
Codirection artistique Mathilda Bouttau, François Geslin, Louen Poppé
Scénographie Justine Baron, Louise Caron
Lumière Mathilda Bouttau
Vidéo Gabrielle Marillier
Son François Geslin, Louen Poppé
Don de tissus Azur Scenic TevilojProduction Maison vague
Accueil en résidence Théâtre de l’Élysée, L’Assemblée – Fabrique Artistique de la Ville de Lyon, ENSATT, Médiathèque de Vaise
Avec l’aide de la Fondation Entrée en ScèneDurée : 1h
Les Célestins, Théâtre de Lyon
du 2 au 13 juin 2026



Laisser un commentaire
Rejoindre la discussion?N’hésitez pas à contribuer !