Innocence de Kaija Saariaho, crée au Festival d’Aix-en-Provence en 2021 dans la mise en scène de Simon Stone, explore comment une attaque dévastatrice dans un lycée en Finlande continue de résonner dans la vie de ceux qui y ont survécu. L’opéra est à l’affiche cette semaine du Metropolitan Opera de New York, dans un pays où les fusillades scolaires sont presque devenues une banalité tragique.
Pour la célèbre mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato, s’emparer de cette pièce s’est imposé comme une évidence. « C’était le sujet, et le sentiment de l’importance de raconter cette histoire, de la raconter en Amérique en 2026. » L’action de cette pièce, dernière oeuvre de la grande compositrice finlandaise décédée deux ans plus tard, oscille entre une cérémonie de mariage bourgeois, où la famille du tueur tourne autour de l’innommable, et les instants qui ont précédé et suivi le drame dix ans plus tôt.
Les tueries en milieu scolaire surviennent régulièrement aux États-Unis, pays comptant plus d’armes à feu en circulation que d’habitants. Un fléau que les gouvernements successifs n’ont jamais réussi à endiguer, malgré le choc qu’elles provoquent dans l’opinion. Joyce DiDonato, native du Kansas, dit être « horrifiée » par ces tueries. Mais elle voit dans Innocence une œuvre qui interroge plus largement la normalisation de la violence qu’elle juge à l’œuvre dans son pays, actuellement en guerre au Moyen-Orient. Les treize personnages qui peuplent l’histoire sont transformés à jamais. Ceux qui ont survécu au drame en portent les cicatrices : la rancœur, les remords. La famille du tueur, elle, subit le poids de la honte, tandis qu’on enjoint aux survivants de tourner la page.
Un succès de l’opéra moderne
Cet opéra « parle de l’obscène débordement de violence dans lequel nous vivons en ce moment », tranche Joyce DiDonato. Dans l’opéra, elle incarne Tereza, une serveuse et mère d’une victime qui se retrouve par le plus cruel des hasards au mariage du frère du tueur, à servir du vin à des membres de la famille qu’elle a croisés après la tragédie, et qui ne la reconnaissent pas.
C’est la seconde fois que cette oeuvre devenue un succès de l’opéra moderne est montrée sur le sol américain, après une première à San Francisco en 2024. Le ténor américain Miles Mykkanen, qui tenait déjà le rôle du marié en Californie et le reprend à New York, rapporte que certains spectateurs lui ont dit avoir trouvé l’oeuvre si impitoyablement sombre qu’ils avaient renoncé à la voir une seconde fois, malgré sa beauté.
Pendant les mois de répétition, il s’est astreint à des séances de sport et de promenades dans Central Park, une sorte de rituel pour s’extraire de l’atmosphère oppressante de l’opéra. Il n’empêche : il se réveille encore « les yeux grands ouverts à penser à cette pièce, confie-t-il. Nous, les chanteurs d’opéra, on porte souvent le deuil, le drame, le traumatisme dans notre travail. Mais je n’ai jamais rencontré une œuvre qui ait à porter autant de violence ».
Joyce DiDonato, l’une des figures de proue du Met après ses triomphes dans le répertoire bel canto, a également été saluée pour son interprétation dans Dead Man Walking, un autre opéra contemporain aux prises avec un sujet difficile : le débat sur la peine de mort. Si elle considère les deux œuvres comme très différentes, elle se souvient d’un proche de victime qui, après avoir vu Dead Man Walking s’était montré plus ouvert au débat sur la peine capitale. Une expérience qui lui donne l’espoir qu’Innocence provoque à son tour une remise en question sur la détention d’armes dans le pays – un principe auquel les Américains sont très majoritairement attachés. « Ces histoires-là peuvent fissurer les cœurs, et c’est une bonne chose, dit-elle. Elles peuvent faire s’ouvrir les gens. »
John Biers © Agence France-Presse



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