Écrit et interprété par Céline Delbecq, Le silence de Claire Lagrange regarde le monde depuis les dérangements d’un centre de soin psychiatrique. À travers l’histoire de son personnage principal et le remarquable travail d’écriture de son autrice, le spectacle imagine un renversement des normes et des silences pesants qu’impose notre société.
Ces maisons où l’on garde les malades psychiatriques en disent beaucoup sur les maux de notre société et les travers des gens dits « normaux ». Le silence de Claire Lagrange le montre assez brillamment, notamment grâce à une écriture dense, simple et parlante. En fait, tout bonnement remarquable. Son autrice, Céline Delbecq, interprète au plateau l’écrivaine au travail et tous les personnages de son histoire, tandis qu’à ses côtés, Isabelle Darras (en alternance avec Louison de Leu) met cette histoire en action et en images en manipulant des Playmobils et autres petits objets. La petite scène en forme de maison de poupées étant filmée et projetée en direct par le relais d’une caméra.
Claire Lagrange, c’est celle qui se tait et peint à la gouache, lentement, attablée en solitaire, dans ce centre psychiatrique. Jean et Silvia l’observent, commentent ses gestes. Patients comme elle de cet établissement où s’agite une responsable toujours affairée à compter et à faire des rapports, d’une bonne humeur toute factice tandis que se creuse une fissure dans un mur. Lui écrit, ou plutôt prend des notes sans cesse ; elle lit un roman de plage pour mieux se perdre dans ses pensées. Également interprétés par Céline Delbecq, la mère de Claire Lagrange et le fils de cinq ans de cette dernière, Roméo, se trouvent à la ville, de l’autre côté de cette forêt qui sépare le monde supposé normal du supposé anormal, où peut parfois apparaître une biche en liberté. Par cette mère, on revisite un peu de l’enfance de Claire, notamment ce corps de 80 kilos qui s’étend sur elle, et on traverse celle de Roméo, qui doit à son contact emmagasiner à son tour les névroses.
Ainsi s’opère un renversement. Du côté des dits « malades », un rapport au monde ouvert et sensible, une tension de chacun vers une forme de normalité qui consisterait à ne pas perdre le lien avec ce qu’on ressent. Jean note ses pensées, Silvia s’y plonge, Claire les transforme en peinture. Il s’opère chez eux un recentrement, une reconnexion à soi-même. Du côté des dits « normaux », une fuite perpétuelle, de soi et de l’autre, une vie guidée par la peur, la silenciation de ce qui ne correspond pas à ce qu’on attend de nous, l’efficacité, la sociabilité, les normes et les injonctions professionnelles… L’écriture de Céline Delbecq en rend compte à travers la mise en place d’un ensemble de motifs qui se déploient avant de se resserrer. Entre les personnages, l’autrice-comédienne sautille avec dextérité. Fondé sur de courtes répliques, le texte fait circuler la parole avec fluidité, l’action glissant d’un personnage à l’autre comme dans un plan séquence. Puis la biche, la peinture d’un étrange poisson, la fissure ou la forêt finissent par s’entremêler dans un remarquable monologue final de Claire, qui rompt son silence.
Reconstruction physique et psychique d’un individu dérangé par la menace persistante d’une destruction capitale. Ainsi s’intitule la peinture de Claire Lagrange exposée finalement aux gens de la ville. Car son Le Silence cherche aussi et surtout les moyens d’exprimer tout ce qui se tait. Les lourds secrets qui se transforment en traumatismes, bien sûr, mais aussi quelque chose de notre sensibilité que la société éteint. « Se réjouir de voir une biche, c’est la moindre des choses », s’exclame un personnage. Dans ce récit démarré au conditionnel, tel un work in progress de l’autrice, l’art joue un grand rôle. Que ce soit dans la fiction, mais aussi grâce à l’effet que produit le spectacle, c’est un médicament collectif précieux pour nos processus de reconstruction.
Eric Demey – www.sceneweb.fr
Le silence de Claire Lagrange
de Céline Delbecq (Éditions Lansman)
Avec Isabelle Darras en alternance avec Louison de Leu, Céline Delbecq
Collaboration artistique à la mise en scène Jessica Gazon et Morena Prat
Maquette et scénographie Ronald Beurms
Lumières, technique, régie générale Aurore Leduc et Aurélie Perret
Composition musicale Pierre Kissling et Ségolène Neyroud
Création vidéo Alice Piemme
Costumes Élise Abraham
Effets spéciaux Allan Beurms
Régie en tournée (en alternance) Aurore Leduc, Aurélie Perret, Aude Dierkens
Conseils dramaturgiques Christian Giriat (Chartreuse CNES)Production La Bête Noire
Production déléguée Le Rideau – Bruxelles
Coproduction Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy Lorraine, La Bête Noire, Le Rideau, le Vilar, Mars – Mons arts de la scène (Belgique), Festival Paroles d’Humains
Avec l’aide et le soutien de Théâtre des îlets – CDN de Montluçon, le Théâtre des Doms, la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon – centre national des écritures du spectacle, La Maison des auteurs/Les Francophonies des écritures à la scène, la résidence d’auteurs dramatiques francophones Valais, la Maison Poème, le Centre des écritures dramatiques Wallonie Bruxelles, les Archives & musée de la littérature, le LEM, le BAMPDurée : 1h15
Théâtre des Doms, dans le cadre du Festival Off d’Avignon
du 4 au 25 juillet 2026, à 12h30 (relâche les 8, 15 et 22)Maison de la Culture de Tournai (Belgique)
les 6 et 7 octobreCentre Culturel de Dinant (Belgique)
le 11 mai 2027Centre Culturel de Braine-L’Alleud (Belgique)
le 20 maiThéâtre de Chartres
le 25 mai



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