À l’heure de la « start-up nation », l’entrepreneur s’impose dans l’imaginaire collectif comme une figure déifié (Steve Job) mais aussi diabolisé (Elon Musk) oscillant entre fascination et rejet. Qu’est-ce qui nous séduit dans ce modèle ? Et nous effraie ?
Comme le disait Max Weber « l’entrepreneur est l’acteur le plus important de l’histoire universelle de l’économie et de la société ». Entreprendre met en mouvement, « fait faire ». Mais qu’elle est cette force motrice, le moteur de cette mise en mouvement ? La croyance, l’espérance en la « réussite » , la folie des grandeurs, l’hubris ? Le risque est immense, le chemin accidenté, le résultat incertain et les gagnants sont rares.
Parler de l’entreprenariat, c’est dépeindre les dirigeants qui en sont le moteur. Dans « Les Crapauds », deux jeunes entrepreneuses créent une start-up de livraison alimentaire de produits bio et sans plastique, au cœur d’un marché qui croit de manière exponentielle (le Quick commerce). La croissance est forte, les capitaux injectés par les fonds d’investissement explosent, la bulle est en cours de constitution. Et qui dit bulle, dit excès, paradoxe, vertige — autrement dit théâtre. Car je cherche un théâtre qui naît là où les dilemmes humains se font paroxystiques : dans la tension entre l’élévation et la chute.
Le monde de l’entreprise m’apparaît aussi comme un espace privilégié pour poursuivre une recherche qui m’habite : comprendre comment le pouvoir, l’ambition et la morale agissant comme moteurs de transformation, mais aussi d’illusion.
Dans ce monde, se déploient à la fois une exigence de moralité — ici incarnée par Nesrine— et une logique d’amoralité — portée par Thaïs.
Thaïs, lucide, réaliste, sans illusion et séduisante, comprend les rouages du marché, s’y adapte, en joue, et réussit. Son cynisme fait peur, son ambition fascine. Elle est le « pharmakon » de cette histoire : remède et poison à la fois. Sans elle, la start-up ne peut se développer. Mais avec elle, la chute devient inévitable. Elle évoque les grandes figures théâtrales qui inspirent tout en détruisant, Macbeth, Platonov, Médée, Don Juan…
Face à elle, Nesrine incarne l’espoir de faire advenir un autre monde, une société plus juste, de nouveaux modes de production, nécessaires pour répondre aux enjeux écologiques et sociaux. C’est une héroïne Brechtienne qui incarne la tension entre compromis et idéaux, tout en gardant une forme de résistance intime. Elle inspire par son idéal et inquiète par sa naïveté. Comme narratrice de sa propre histoire, elle retraverse son passé, cherchant à identifier les points de sa chute. Elle tend ainsi un miroir au spectateur, l’invitant à questionner ses propres renoncements, ces espaces intimes où nous lâchons nos croyances.
Autour de ces deux figures, gravitent trois personnages qui élargissent et densifient le récit : Arthur, l’investisseur, permet au rêve de devenir réel, mettant l’argent au service d’un projet (levée de fonds ) et de conseils pour se développer mais la croissance du Comptoir l’aveugle et le rend borgne sur les conditions de sa durabilité : les relations entre les dirigeants. Moussa, le livreur à vélo, silhouette discrète et essentielle, qui porte le poids des choix économiques de l’entreprise et dont la mort devient le catalyseur du procès à venir ; Axel, le compagnon de Thaïs, mage noir de la pièce est séduisant, diabolique, manipulateur et tire profit de la situation pour servir ses propres intérêts, dopé à l’excitation et à ses projections pour la prochaine dose. Ces personnages secondaires ne sont pas de simples satellites : ils déplacent sans cesse l’équilibre du récit, enrichissent les dilemmes des héroïnes et incarnent les différentes forces — économiques, sociales, intimes — qui traversent l’histoire.
C’est cette tension entre les figures qui me fascine : nous sommes toutes et tous pris entre Nesrine et Thaïs, mais aussi traversés par ces autres visages du système capitaliste, que chacun d’entre eux nous compose. Ces contradictions ne sont pas seulement celles de quelques personnages : elles sont le reflet de nos vies contemporaines, de nos dilemmes intimes. Au fur et à mesure, les failles apparaissent, révélant des figures tragiques modernes, conscientes de leurs actes mais incapables de faire autrement. C’est cette zone grise qui m’intéresse : là où les idéaux survivent même contaminés, où l’espoir persiste, même trahi. L’écriture de Noham Selcer met en tension les désirs de changement et les mécaniques de destruction, le besoin de croire et l’injonction de croître, l’idéalisme sincère et les logiques brutales du marché. Non pour accuser, mais pour interroger : jusqu’où nos espoirs de changement peuvent-ils peser sur la réalité du monde ? Et à partir de quand deviennent-ils soumis aux exigences du système ?
Et malgré la noirceur, ce qui me touche, c’est l’obstination de Nesrine : continuer malgré tout, chercher dans les ruines les germes d’un recommencement. L’ambivalence traverse toute la pièce : la conviction que, dans la fange, il reste toujours une promesse, une étincelle d’infini. C’est aussi ce que rappelle Victor Hugo dans Le Crapaud, placé ici en incipit : « Peut-être le maudit se sentait-il béni ; Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini. »
Note d’intention de Jérémie Lebreton
Les Crapauds
Conception et mise en scène : Jérémie Lebreton
Texte : Noham Selcer
Avec : Lina Alsayed, Teddy Chawa, Zakariya Gouram, Héloïse Janjaud
Scénographie et costumes : Marjolaine Mansot
Création Lumière : Henri Coueignoux
Composition Musicale : Aurélien Noiret
Création vidéo : Thyphaine Steiner
Stagiaire en mise en scène : Maud Nguyen Huynh
Régisseur général & lumière : Romain Baronnet
Régisseur son : Gabriel Torres
Diffusion : Pauline Crépin
Administration : Valerie Moy
Production : Citéco – Capza 12 février à 11h (scolaire)
13 et 14 février 2026
à 19h
Cité de l’économie, Paris




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