Joël Chalude a oeuvré pendant toute sa carrière à réunir le monde des personnes sourdes et des entendants, grâce au théâtre. Diplômé de l’École du Mime Marceau, artisan du succès des Enfants du silence en 1982 avec Emmanuelle Laborit, le cinéaste, auteur et comédien n’en a pas fini, à 73 ans, de raconter, avec humour, sensibilité et délicatesse, ce qui vive les personnes sourdes au quotidien, comme dans sa dernière pièce, Les P’tites Cases.
Il a les yeux qui pétillent quand il sort de répétition avec Elliot Jenicot et Benoît Cassard, ses partenaires dans Les P’tites Cases, la pièce qu’il a écrite et qui est mise en scène par Jean-Claude Cotillard. Un texte mûrement réfléchi et retravaillé au cours des dernières années, l’histoire d’un ouvrier sourd venu chercher une attestation auprès d’un organisme social, qui se retrouve confronté à l’absurdité d’une bureaucratie représentée par un psychiatre et son assistant. Ce qu’il raconte dans la pièce, Joël Chalude l’a vécu de nombreuses fois, comme beaucoup de personnes sourdes en France. À travers elle, il souhaite faire prendre conscience aux entendants des situations parfois ubuesques auxquelles sont confrontés les personnes sourdes.
Joël Chalude, né Zaludkowski, est sourd de naissance, à la suite d’une anoxie. Ses parents sont musiciens. Dès son plus jeune âge, le petit Joël baigne dans cette atmosphère. « Mon rapport à la musique est totalement iconique. Mon père était polonais et ma mère russe. Les slaves, c’est la tragédie au quotidien. Ils étaient toujours en représentation. Cela a beaucoup joué sur mon rapport au spectacle. Nous étions très pauvres, et nous vivions dans un appartement de 20 mètres carrés à quatre, mais il y avait un piano droit. Je me glissais sous le clavier, je m’adossais au manteau, et j’attendais religieusement que ma mère se mette à jouer. Mais je n’étais pas considéré comme étant leur public, car mes parents considéraient que, comme j’étais sourd, je ne pouvais pas accéder à la musique. Et pourtant, je ressentais les aigus, que j’apparentais à la comédie, et les basses, à la tragédie, car les marteaux frappaient dans mon dos. C’est de là qu’est né mon rapport à la création. »
Sa mère, Josette, fonde l’Association Nationale de Parents d’Enfants déficients auditifs (ANPEDA), pionnière de la guidance parentale. Joël commence à faire sa première phrase à l’âge de huit ans. Auparavant, seuls des mots sortaient de sa bouche. « Cela m’a laissé le temps de développer mon propre univers, qui n’était pas associé aux mots, mais à un univers visuel, iconique, émotionnel », explique-t-il. À l’époque, la langue des signes est prohibée. « C’était le postulat du logos, qui veut dire à la fois penser et parler. Les sourds ne parlaient pas, donc ils ne pouvaient pas penser. Il fallait donc impérativement qu’ils accèdent à la parole articulée pour développer une pensée. La langue des signes n’étant pas considérée comme une parole articulée. » Il apprend à parler avec sa mère, qui fait en sorte que cela devienne un jeu, que ce soit ludique. À huit ans, il part avec son frère, plus âgé, en colonie de vacances. Son frère craint alors les moqueries des autres enfants et lui apprend cette phrase « Scrogneugneu ! Qu’est-ce que c’est ça ! ». Il s’en sert comme d’une arme de défense humoristique, cet humour qui ne l’a jamais quitté pendant sa riche carrière, faisant souvent référence à son maître, Charlot. « Charlot, c’est le comble de l’humanité. Il n’est pas toujours drôle, mais il est souvent un tragédien. »
De Bip aux Enfants du silence
Joël Chalude dit qu’il est devenu comédien par défaut. « J’ai commencé par le mime. Je me suis protégé. » Il a d’abord été formé à l’art du mime par Wolfram Mehring, puis par l’École Internationale du Mime Marceau, dont il est sorti Premier Prix en 1971. « Il m’a fallu dix ans pour sortir de la scolastique de Marceau », mais celle-ci a fait son succès. De 1977 à 1983, il donne plus de 400 représentations en France et dans le monde, le plus souvent sous l’égide des services diplomatiques français. Il était le petit Bip, l’héritier de Marceau. Puis il rencontre Jacques Lecoq, qui lui dit : « Tu as une personnalité, mais il faut que tu sortes de Marceau et que tu te reconstruises. » Joël Chalude, comme beaucoup de personnes sourdes, était « angoissé par le fait de ne pas avoir accès à tout, à l’information. J’ai dû construire mes propres outils de compréhension et d’analyse, de perception, de relativisation du monde ».
En 1992 arrive un cadeau extraordinaire, Les Enfants du silence de Mark Medoff. La pièce américaine avait été jouée une première fois en France en 1982 au Studio des Champs-Élysées, à Paris, adaptée par Titanne Simons. Mais c’est la version de 1992 dans la mise en scène de Jean Dalric et Levent Beskardes au Nouveau Théâtre Mouffetard, à Paris, qui devient mythique. Emmanuelle Laborit incarnait le rôle de Sarah, cette jeune femme sourde qui tombe sous le charme de son orthophoniste ; Joël Chalude incarnant celui de Denis, son ami. La pièce connaît un succès immense. Emmanuelle Laborit reçoit le Molière de la révélation féminine en 1983. Les portes s’ouvrent, un peu, mais il y a toujours des réticences à monter des projets théâtraux sur la surdité et sur le handicap. « Vous vous souvenez des difficultés d’Artus pour monter son film Un p’tit truc en plus ? Il a dû se bagarrer. Idem pour Pascal Duquenne, acteur atteint de la trisomie 21, qui est un ami. Il a reçu le prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes parce que Daniel Auteuil a insisté pour le partager. »
Joël Chalude crée sa propre compagnie, Symbioses, sur le constat de carences dans le domaine de l’accès des personnes sourdes aux pratiques culturelles et artistiques. Il multiplie les initiatives innovantes, de la première université européenne d’été de formation aux techniques d’expression scénique, en passant par le premier film français sous-titré pour les personnes sourdes, Camille Claudel de Bruno Nuytten, et la création de Dis, tu m’écoutes ?, premier one-man-show bilingue, dans lequel il raconte, à coups d’anecdotes vécues, la surdité comme une problématique… d’entendants. Il a aussi été le premier réalisateur sourd dans l’histoire du cinéma à avoir tourné un long-métrage de fiction, Crimes en sourdine, sorti en 2012. « À l’origine, le film devait s’appeler Arsenic et vieilles oreilles. Mais au Centre national du cinéma et de l’image animée, ils n’ont pas compris que c’était une parodie, et pas un remake d’Arsenic et vieilles dentelles, alors ils m’ont fait changer de titre ! »
Aujourd’hui, avec son nouveau spectacle, Les P’tites Cases, Joël Chalude poursuit son chemin. Il continue à créer, à impulser des projets pour changer le regard des entendants sur la surdité. « Les P’tites Cases, c’est l’ultime étape. J’ai 73 ans, et j’aimerais beaucoup que le public lambda ne voie plus la surdité comme une tragédie ! »
Les P’tites Cases
de Joël Chalude
Mise en scène Jean-Claude Cotillard
Avec Elliot Jenicot, Joël Chalude, Benoît Cassard et la voix de Christine Murillo
Assistante à la mise en scène Soli
Création son et lumières Guillaume Ledun
Décor et accessoires Olivier Penot
Répétitrice Fanny DruilheProduction Symbioses
Durée : 1h15
Studio Hébertot, Paris
du 19 février au 12 avril 2026



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