On s’en souviendra. Le porno, dans sa terrible version du site « French Bukkake » est au coeur de Chiens de Lorraine de Sagazan, qui à l’horreur des maltraitances de l’univers du X superpose la beauté de chants sacrés. En naît une inquiétante procession, une messe, émouvante, fascinante, drôle par moments, et riche de questionnements sur le rapport des hommes au corps de la femme.
Il faut rendre hommage à Lorraine de Sagazan. Créer un spectacle autour de l’affaire dite du « French Bukkake », du procès de participants à la création de vidéos du site pornographique du même nom, dirigé par Pascal Ollitrault, était une idée périlleuse. On imagine les écueils. Comment rendre compte des images d’une pornographie particulièrement violente et dégradante tournées pour ce site ? Comment se saisir d’une affaire qui n’a pas encore trouvé son issue judiciaire mais a progresséil y a peu, quand en mai 2025, ont été reconnues valides les chefs d’accusation de sexisme et de racisme s’ajoutant à ceux de viol, proxénétisme et traite d’être humain ? Comment à partir de là donner à ce spectacle une dimension qui dépasse le fait divers pour ausculter le fait social, les rapports homme-femme, et ce que la pornographie dit de la manière dont l’homme considère le corps féminin ? Tout cela, Lorraine de Sagazan et sa troupe de comédien.ne.s/chanteur.euse.s et musicien.ne.s le font superbement bien, avec un spectacle structuré autour de cantates de Bach revisitées par le musicien Othman Louati. Un spectacle qui ressemble à une étrange et inquiétante cérémonie.
Au cœur du dispositif, un jeu d’échos dissonant entre plusieurs écrans. L’un, central, décrit avec des mots simples les images d’une vidéo de bukkake – on laissera aux curieux le soin d’en chercher la définition – s’exerçant sur une jeune femme d’origine chinoise. Fellations à la chaîne, éjaculations faciales non consenties, insultes et 44 pénétrations en une heure font cheminer par l’écrit à travers l’horreur d’une scène comme ce site en a produit de nombreuses. Viol à l’abattage. Sur les réseaux sociaux, Axelle, avatar féminin du patron Pascal Ollitrault, appâte des jeunes femmes dans la précarité. Elles sont ensuite piégées et maltraitées dans des séquences qui alimentent le site. Certaines, des dizaines, ont porté plainte. Mais parallèlement à cet écran qui égrène avec froideur les plans successifs de cette pornographie ultra violente d’une femme livrée à une meute d’hommes, défilent sur deux autres écrans qui entourent la scène les paroles revisitées des cantates de Bach, qui, entremêlant les genres, enveloppent l’atroce récit de leur beauté, de leur douceur, de leur intelligence et de leur humour. Les chants portés notamment par Adèle Carlier, Michiko Takahashi et Manon Xardel, accompagnées par l’Ensemble Miroirs Etendus, rendent ainsi les images décrites encore plus odieuses, mais également, les tournent parfois en ridicule. Plus que dénoncées, raillées pour leur inhumanité, la musique liturgique accompagnant ainsi une étrange procession avec des hommes masqués – comme ils l’étaient dans les vidéos – armés parfois ou affublés de masques de chiens, à quatre pattes, tenus en laisse, et avec des femmes costumées de blanc virginal comme pour être conduites au sacrifice, d’autres portant des totems en forme de sein ou de pénis. On oscille ainsi entre les images archaïques de rituels de sacrifices, des parties fines carnavalesques à la Eyes wide shut, évocations des viols de guerre et inversion des rôles, entre autres.
La cérémonie – Lorraine de Sagazan parle de messe – de deux heures est conduite dans l’intrigante scénographie de Anouk Maugein, qui sur le sol du plateau circulaire des Bouffes du Nord a recouvert d’un glacis translucide des habits étalés, créant un parterre siliconé coloré qui remonte à la verticale contre le fond de scène prenant la forme d’un cône de bougie évasé et dégoulinant de cire, duquel émergent parfois des formes humaines. En plusieurs sortes de parenthèse, Léo-Antonin Lutinier vient détendre l’atmosphère d’un spectacle sans nul doute chargé. Singeant la caricature d’un homme qui se voudrait déconstruit d’abord. Et, plus tard, en compagnie de Vladislav Galard, qui avait entamé un prologue envoûtant à coup de voix transformées et d’une étrange chorégraphie, les deux quadras font les rigolos. A la manière d’une Carolina Bianchi qui évoque sa tendresse pour ces hommes si pleins de complice fraternité, Lorraine de Sagazan exprime son attirance pour ces cisgenres plutôt triomphants. Exit le risque d’une longue plainte à sens unique, le spectacle part en fait souvent à contresens, moque les excès des uns, des autres, et se rit de l’horreur. On ne sait plus à quelle parole se fier. De qui se moque-t-on ? Concluant le spectacle avec un dialogue imaginaire mais pas moins pénétrant pour autant d’avec un personnage de plaignante – elle en a rencontré lors de son travail préparatoire – la metteuse en scène tire enfin quelques enseignements supplémentaires de cette terrible histoire. La justice, les hommes qui ont participé à ces bukkake, ceux qui consomment ces vidéos, ceux qui en consomment d’autres, chacun, chacune, nul ne peut après ce spectacle ne pas s’interroger. Et ne pas admirer l’admirable faculté qu’a eu Lorraine de Sagazan de dépasser l’ignoble, sur un charnier de dégueulasserie d’ériger une célébration de toute beauté.
Chiens
Durée : 2h
Conception et mise en scène Lorraine de Sagazan
Direction musicale Romain Louveau
Composition et adaptation musicale Othman Louati
Prosodie des cantates Lorraine de Sagazan
Texte du spectacle Ecriture collective
Dramaturgie Julien Vella
Scénographie Anouk Maugein
Costumes Anna Carraud
Lumières Claire Gondrexon
Chorégraphie Anna Chirescu
Vidéo Jérémie Bernaert
Assistanat mise en scène Mathilde Waeber
Assistanat à la scénographie Sevgi Macide Canik
Assistanat costumes Marnie Langlois
Avec Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier,
Michiko Takahashi, Joël Terrin, Manon Xardel, Lorraine de Sagazan
et l’Ensemble Miroirs Étendus : Guy-Loup Boisneau,
Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy,
Romain Louveau, Noé Nillni, Marie Salvat
Développement textiles, teintures, couleurs de la scénographie
Max Denis, Anouk Maugein, Cloé Sonnet
Construction du décor Ateliers de la MC93 – Maison de la Culture
de Seine-Saint-Denis
Réalisation costumes Anna Carraud, Marnie Langlois, Alan Morelli
et Tom Savonet
Stagiaire atelier costumes Zoé Delhomenie
Réalisation des impressions 3D Marc-Antoine Augustin
Régie générale Vassili Bertrand
Régie plateau Sandy Tissot
Régie son Anaïs Georgel, Etienne Graindorge
La vidéo projetée ainsi que la transcription qui suit sont des
documents authentiques.
Remerciements aux stagiaires Fanny Audibert-Flores, Margot Delabouglise,
Perrine Magne, Lunel Parat-Yeghiayan, Clémence Ribereau
Production Centre International de Créations Théâtrales / Théâtre des Bouffes du Nord
Production musicale Miroirs Étendus
Coproduction Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, Les Gémeaux – Scène na-
tionale ; en cours…
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national.
Action financée par la Région Ile-de-France
Avec le soutien du Cercle de l’Athénée et des Bouffes du Nord et de sa Fondation
abritée à l’Académie des beaux-arts



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