La comédienne communique avec son père qu’on croit mort au moyen d’une performance vidéo originale et décalée où le rire affleure autant que la réflexion métaphysique.
L’actrice, autrice, metteuse en scène et musicienne Stéphanie Aflalo poursuit au studio du Phénix de Valenciennes sa série baptisée Récréations philosophiques, dont chacun des volets a trouvé sa place au Cabaret de curiosités dédié à la jeune création. En 2021, Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans s’inspirait de la philosophie a priori austère et sens dessus dessous du philosophe Wittgenstein ; en 2022, L’amour de l’art se présentait comme une parodie de médiation culturelle à travers une désopilante conférence à deux voix consacrée à la peinture à la fin de laquelle l’actrice rejouait un happening de Marina Abramović en mangeant à pleines dents un oignon cru. Voici enfin Tout doit disparaître, un troisième opus, très personnel, dans lequel Stéphanie Aflalo partage virtuellement la scène avec son père et se livre à une étrange séance entre hypnose et rituel ésotérique. Le lien qui unit ses trois pièces est la mort, un sujet qui peut paraître repoussant, mais dont elle rit, et avec lequel elle fait rire, avec talent et dérision.
Comme d’habitude, la pièce ne cesse de différer son début. Elle s’ouvre sur un premier temps au cours duquel l’actrice, assise derrière une petite table, déchire compulsivement les emballages d’innombrables sachets de thé pour lire, avec une certaine ironie circonspecte, les sentencieuses maximes inscrites sur leurs étiquettes. Méditations purement commerciales et convenues ou idées bien plus profondes, toutes confrontent à la finitude inéluctable de l’existence. Le ton est donné. La mort rôde sur le spectacle qui n’a pas encore commencé. Les citations empruntées à Nietzsche, Spinoza ou Montaigne se font de plus en plus longues et de moins en moins aimables. Le fatalisme de Sénèque et, enfin, la verve défaitiste de Thomas Bernhard parachèvent inopinément le sombre catalogue de matière à penser. Une fois infusée dans un mug, la sagesse de cette bouillonnante matière philosophique est ingurgitée à chaudes gorgées par l’actrice qui, elle, affiche une disposition plus nette à la blague et à la légèreté.
Une interprète aussi ductile, irrésistiblement drôle et malicieuse, toujours sur le fil du léger et du grave, véritable clownesse et tragédienne en même temps, dans son costume noir pailleté, les yeux cachés derrière des lunettes de soleil, n’allait pas aborder la mort avec un prévisible et poussif pathos. Elle dit avoir reçu le ton farceur qu’elle affiche sans complexe en héritage de son père. Annoncé mort en 2010 à la suite d’un arrêt du cœur, celui-ci apparaît magiquement ressuscité sur un écran dissimulé derrière le rideau de velours rouge d’un castelet, dont la forme est celle d’un cercueil endimanché en suspension. Au centre d’une image vidéo jamais lisse, mais fabriquée comme un vieux clip mal fichu, il délivre des mots à la fois tendres et souvent injonctifs qui invitent à appréhender et accepter sa disparition, à délivrer les émotions vives et trop intériorisées inhérentes à la perte pour mieux la conjurer.
Le talent et l’esprit singuliers de Stéphanie Aflalo se confirment à nouveau dans cet étonnant entraînement au deuil, où l’humour noir à la limite de l’absurde se teinte d’une belle et touchante sensibilité. Dans une forme théâtrale toujours économe et épurée, l’artiste déploie un ton et un geste franchement libérateurs. Elle danse sur une chanson de Samir Shukry ou joue une nostalgique valse de Chopin tout en nuances et en fragilité. Le temps des rires et le temps des pleurs se conjuguent dans cette méditation jamais morose sur le temps, la fin, la vie, l’envol.
Christophe Candoni – www.sceneweb.fr
Tout doit disparaître
Écriture, mise en scène, création musicale, jeu Stéphanie Aflalo
Création vidéo Pablo Albandea
Création lumières Philippe Ulysse
Scénographie Andrea Baglione
Création sonore Lucien Daumerie
Regard extérieur Samuel HackwillProduction Compagnie Johnny Stecchino
Production déléguée Latitudes Prod.
Coproduction Le Phénix, La Villette, Théâtre de la Bastille, Théâtre Saint-Gervais
Partenaires La Chartreuse – CNES de Villeneuve-Lez-Avignon.
Avec le soutien de La DRAC Hauts-de-France (aide à la création) et de la région Hauts-de-France (aide à la création)Durée : 1h15
Vu en mars 2026 au Phénix, Scène nationale de Valenciennes, dans le cadre du festival Cabaret de curiosités
La Villette, Paris
du 17 au 21 mars
Théâtre de la Bastille, Paris
en juin 2027




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