Au Théâtre de l’Odéon, le metteur en scène Eddy D’aranjo ausculte les potentielles causes et conséquences du comportement incestueux de son père, au long d’un geste théâtral qui peine, malgré son volontarisme, à réellement gagner en perspective.
Le théâtre ne serait-il, finalement, qu’une affaire de sacrifices et d’offrandes faites à un monstre dramatique qui, pour exister, devrait se nourrir du sang et des larmes de celles et ceux qui lui sont dévoués ? C’est, en tout cas, sous ses auspices qu’Eddy D’aranjo place son Œdipe Roi qui, de l’ouvrage de Sophocle, n’aura conservé que quelques maigres tirades cantonnées à la troisième et dernière partie du spectacle. Comme il l’avait fait dans sa précédente pièce, Après Jean-Luc Godard / Je me laisse envahir par le Vietnam, où il s’intéressait moins à la figure et aux films du réalisateur qu’à sa pensée qu’il mettait brillamment à l’épreuve du plateau pour conduire une réflexion métathéâtrale infiniment stimulante, le metteur en scène s’est inspiré de l’esprit d’Œdipe Roi, de son thème central, l’inceste, comme de son mode opératoire, celui de l’enquête, de la quête de vérité, qui, en même temps que la lumière sur les faits, peut faire déferler, et déborder, un torrent de tourments intimes. Loin, comme Sophocle, de mettre en jeu un récit mythologique, Eddy D’aranjo se coltine au réel, à sa vie, à son histoire, et à celle de sa famille. Quand, dès les premières minutes du spectacle, le jeune homme se fait piquer chacun des dix doigts par Clémence Delille, c’est bel et bien son sang qui jaillit, ce même sang avec lequel il a écrit le texte que, près de quatre heures durant, il s’apprête à livrer au public. En pâture ou en offrande, selon les points de vue.
C’est alors tel qu’en lui-même que l’artiste, qui n’est pourtant pas comédien, s’avance, dans ce décor d’un blanc immaculé, pour « [Nous] parler », selon le titre donné à la première partie du spectacle. Corps encombrant, voix blanche et basse, ton monocorde, Eddy D’aranjo surjoue, à dessein, l’anti-théâtralité pour poser les fondations de ce qu’il va tenter d’édifier. D’abord en se situant, en tout cas dans un premier temps, non pas comme victime d’inceste, mais comme le frère d’une victime, sa grande soeur, qui, à l’âge de trois ans et demi, alors qu’elle avait tenté de reproduire des gestes déplacés sur son parrain, avait expliqué qu’elle avait pratiqué ces mêmes gestes sur son père, à sa demande. Eddy D’aranjo a alors un an et demi et voit, sans pouvoir en avoir conscience, sa vie basculer. Immédiatement, sa mère décide de prendre ses deux enfants sous le bras et de quitter le domicile familial. Par la suite, le père est poursuivi en justice pour des faits requalifiés, comme c’est souvent le cas, en agression sexuelle. Après cinq ans de procédure, il profite d’un non-lieu et échappe finalement à une condamnation. De cette forme de péché originel, le dramaturge et metteur en scène va alors s’employer à explorer les potentielles conséquences, puis les tout aussi potentielles causes, avec, toujours, ce regard analytique sur le geste théâtral et discursif qu’il est en train de produire, à la manière, pourront arguer certains, d’une séance de psychanalyse grandeur nature.
Eddy D’aranjo se frotte alors, en l’ayant pleinement à l’esprit, à l’irreprésentabilité de l’inceste, abrité derrière une forteresse bâtie grâce aux murs du silence qui lui permettent de continuer à prospérer sans être directement inquiété. Cette citadelle, le jeune metteur en scène tente alors de l’assaillir sur tous les fronts, en multipliant et diversifiant les outils théâtraux comme autant de leviers. En passant la parole à ses camarades de plateau, Marie Depoorter, Carine Goron et Volodia Piotrovitch d’Orlik, qui s’emparent de ses mots, il mobilise la distance propre à l’incarnation. Quand la première ose échafauder des liens entre le rapport ambigu au viol d’Eddy D’aranjo – sous-tendu par une forme d’attraction-répulsion – et l’inceste dont il pourrait aussi avoir été victime, le dernier lance une litanie de chiffres aux visages des spectatrices et spectateurs qui, face à son regard accusateur, sont sommés de prendre conscience de l’ampleur des agressions sexuelles faites aux enfants en France – on estime, selon les statistiques fournies, que 160 000 nouvelles victimes seraient à déplorer chaque année. Après le moment psychologique, place, donc, au moment didactique, puis à l’instant spectaculaire où, en même temps que sont projetés des dessins d’enfants victimes de violences sexuelles, Carine Goron s’adonne à un solo volontairement tire-larmes – au sens propre. Et c’est alors que des vents contraires commencent à souffler sur cet Œdipe Roi.
Car si le volontarisme théâtral d’Eddy D’aranjo est clair, et politiquement salutaire dans sa volonté de briser le silence, il s’avère largement inefficient, et percute bien davantage la muraille de l’inceste qu’il ne réussit à la percer. De raccourcis psychologiques regrettables en spectacularisation volontairement grossière, rien ne dépasse franchement la ligne de flottaison, l’horizon de ce que tout un chacun connaît déjà, y compris dans les digressions métathéâtrales, et l’ensemble manque de cette nourriture intellectuelle que le metteur en scène avait si bien su malaxer dans son précédent spectacle pour donner naissance à un nouveau substrat ô combien vivifiant. Las, il se comporte ici comme un défricheur solitaire, qui explorerait un terrain vierge de toute recherche. C’est oublié qu’avant lui, nombre d’auteurs, et surtout d’autrices, ont su brillamment investir ce territoire pour mieux en dessiner les contours au vu et au su de toutes et de tous. Parmi elles, et au-delà du Triste tigre de Neige Sinno auquel il est allusivement fait référence, seule Dorothée Dussy et son Berceau des dominations – Anthropologie de l’inceste est mentionnée. De façon éminemment surprenante, Eddy D’aranjo ne réussit pas à se décentrer suffisamment pour laisser advenir un propos à la portée beaucoup plus réflexive, alors que lui-même assure clairement ne pas vouloir s’adonner à un spectacle à thème, dans la veine d’un théâtre documentaire de pur témoignage.
Pourtant, en se bornant ensuite, pendant plus d’une heure, à raconter lui-même, de la façon la plus factuelle possible, l’enquête familiale qu’il a menée pour comprendre les causes potentielles du comportement incestueux de son père, et qui va le conduire jusqu’à la figure de sa grand-mère paternelle, Jeanne, sur laquelle il conclut son spectacle, le metteur en scène s’inscrit dans cette plus pure tradition, jusqu’à en singer les codes – écoute d’enregistrement de témoignages, documents rétroprojetés, photographies d’époque, etc. Ménageant un certain suspens quant à un autre « crime » qu’aurait commis son père dans sa jeunesse – et dont nous ne dirons ici mot, même s’il est capital, pour ne pas en divulgâcher davantage –, il semble user d’un autre levier théâtral à sa disposition, comme il utilisera, en guise de baroud d’honneur ultime, celui de la reconstitution fictionnelle, forcément parcellaire – et un brin hors sujet lorsqu’elle dérive sur le parcours de faiseuse d’anges de sa grand-mère Jeanne. Efficacement menée, cette séquence n’en laisse pas moins un goût d’inachevé, qui peut même se révéler problématique dans le cadre d’une quête de vérité qui, sans jamais être frontalement interrogée en elle-même, prend toujours pour argent comptant la parole des uns et des autres. Alors qu’il devrait être au centre de son geste, le doute paraît faire cruellement défaut à Eddy D’aranjo, qui regarde l’histoire qu’il nous livre avec le surplomb, y compris social, propre à l’analysé. Comme si ce théâtre, qu’il ne cesse de vilipender, était, en l’espèce, presque devenu de trop.
Vincent Bouquet – www.sceneweb.fr
Œdipe Roi
d’après Sophocle
Texte et mise en scène Eddy D’aranjo
Avec Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik
Dramaturgie Volodia Piotrovitch d’Orlik
Collaboration artistique William Ravon
Scénographie, costumes Clémence Delille
Création lumière Edith Biscaro
Création vidéo Pierre Martin Oriol
Création son Martin Hennart
Assistanat à la mise en scène Margot Papas
Assistanat à la scénographie et aux costumes Zoé GaillardProduction Odéon Théâtre de l’Europe
Durée : 4h (entracte compris)
Odéon Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, Paris
du 7 au 22 février 2026




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