Au coeur de la tout récemment rénovée et renommée salle Adrien du Théâtre de la Tempête, Clémence Coullon orchestre une cérémonie aussi décadente qu’expiatoire dans un geste de mise en scène qui dompte à merveille le chaos. Porté par une distribution flamboyante, Le Roi, la Reine et le Bouffon assure la relève d’un théâtre grotesque et ubuesque qui dynamite la bienséance et fait de la représentation une tempête cathartique.
C’est une première à bien des égards qui se jouait ce jeudi 5 février au Théâtre de la Tempête, dans cette salle fraîchement rouverte après six mois de rénovation et renommée Adrien – du nom du metteur en scène Philippe Adrien, décédé il y a quelques années, ancien directeur des lieux de 1996 à 2016. Le Roi, la Reine et le Bouffon, écrit et mis en scène par Clémence Coullon, inaugurait d’un geste aussi baroque que pétaradant le renouveau de cette petite salle que l’on connaissait bien sous le nom de Copi. Révélé par le documentaire Rue du Conservatoire réalisé par Valérie Donzelli, qui suivait étape par étape les répétitions de sa première création, Hamlet(te), le tempérament de feu de la jeune comédienne n’était plus à prouver. Son inspiration shakespearienne non plus, elle qui fut également Juliette dans la mise en scène de Roméo et Juliette par Guillaume Séverac-Schmitt.
Avec ce nouvel opus écrit pendant le confinement et inspiré par la situation autant que par ses années d’internat, elle imagine un conte cruel, une fable morbide et corrosive, un cabaret déchaîné où trois personnages, sous l’œil goguenard d’une conteuse en bout de course, s’écharpent entre les murs du château qui les retient prisonniers. Une cage dorée pour personnages au bord de la crise de nerfs, aussi prompts à faire la fête qu’à s’entretuer. Dans ce trio aussi réjouissant que malsain, cette famille déchirée et rafistolée, je demande le roi, drama queen queer et dépressive interprétée avec un délice certain par Tom Menanteau au sommet de son exubérance Pour compléter le couple, je demande la reine, manipulatrice et incontrôlable, d’une jalousie sanguinaire, qui dévoile petit à petit son côté obscur et sa pourriture néfaste, à laquelle Clémence Coullon insuffle sa dynamique corporelle et son goût pour les méchantes sans limites. Entre eux, le bouffon, muet et bossu, au service et à la merci des deux autres, à qui Guillaume Morel prête son visage de mime bouleversant, paysage contrasté, aussi ahuri que rusé, de tout ce qu’il n’arrive pas à verbaliser.
À leurs côtés, mais en retrait, ouvrant et clôturant le massacre, euh, le spectacle, Myriam Fichter campe avec autant d’aplomb que d’innocence, à la fois maîtresse de cérémonie et maman poule, la conteuse des conteuses, en crise existentielle, accrochée à sa chaise comme à une bouée de sauvetage. Elle tire les ficelles de cette histoire qui finalement lui échappe, observatrice médusée du carnage, lien entre la fiction et nous, public témoin des dérives en cours. Car tout, dans ce décor plus symbolique qu’illustratif, qui fait appel à Angéline Croissant à la scénographie ainsi qu’à l’artiste peintre Muriel Navarro pour la création plastique (à base de fusain sur toile), avance à cent à l’heure. Les situations s’enflamment et explosent en plein vol, les personnages se haïssent copieusement, s’accrochent comme ils peuvent à leurs privilèges royaux quand tout tangue autour et dedans, et chacun se laisse aller, quitte à s’y vautrer, à son penchant pour le mal. Tous pratiquent l’individualisme comme une conquête pour survivre en milieu hostile autant qu’une gourmandise perverse et impulsive. De courses-poursuites en résurrection rocambolesque, c’est un théâtre de clowns et de monstres qu’invente Clémence Coullon, qui joue sur l’outrance et l’excès avec une virtuosité folle. Shakespeare n’est jamais loin, mais réduit à son versant comique, Beckett s’insinue dans l’ennui qui grignote tout, Kantor s’invite dans l’aspect marionnettique de ses figures de papier froissé – mention spéciale aux costumes de Lucie Duranteau qui dessinent des volumes et des silhouettes de pantins grotesques taillés à la serpe. Quant au piano à cour, il offre quelques intermèdes chantés façon cabaret.
Clémence Coullon orchestre un conte carcéral mordant, un théâtre qui déborde, déménage, rue dans les brancards, un spectacle agonisant comme un grand corps malade où le blanc et la structure des costumes associés aux grimaces et corps désaxés des interprètes évoquent aussi les camisoles utilisées en hôpital psychiatrique. Paradoxalement, c’est en affichant l’impossibilité d’une cohabitation familiale saine et respectueuse que la jeune metteuse en scène crée, par l’humour et la catharsis, l’union du public dans le rire et la jubilation collective. Et si l’intrigue reste un peu en surface et aurait gagné à être développée ou approfondie pour donner encore plus de résonance et de poids à la forme, le geste est là, ample, physique, déflagrateur, joyeusement excentrique. Une artiste est née, qui sait si bien s’entourer.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Le Roi, la Reine et le Bouffon
Texte et mise en scène Clémence Coullon
Avec Clémence Coullon, Myriam Fichter, Tom Menanteau, Guillaume Morel
Collaboration artistique Nadir Legrand, Agathe Mazouin
Collaboration dramaturgique Barbara Métais-Chastanier
Son Martin Jaugey, Simon Péneau
Lumières Félix Depautex
Costumes Lucie Duranteau
Scénographie Angéline Croissant
Création plastique Muriel Navarro
Construction du décor Atelier du Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-DenisProduction compagnie La Grande T
Coproduction La Ferme du Buisson – Scène nationale de Marne-la-Vallée
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Coréalisation Théâtre de la TempêteCe projet est lauréat 2025 du Fonds régional pour les talents émergents – FoRTE, action financée par la région Île-de-France.
Durée : 1h10
Théâtre de la Tempête, Paris
du 5 au 22 février 2026


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