Sans modifier le texte cruel et violent d’Eugène Ionesco, Robin Renucci en révèle la puissance actuelle relative à l’emprise patriarcale dans le rapport maître-élève. Au risque d’avancer à marche forcée.
Des cubes au sol, une boule posée sur un meuble et un grand triangle à bouts pointus, dangereux. Le décor, posé sur un astucieux tableau d’école vert d’eau à l’horizontal, est aux antipodes de ce qui le préfigure lorsque le public s’assoit dans la salle : « La leçon » est écrit à la craie sur le rideau de fer nous ramenant à l’époque de la pièce parue en 1950 ; puis, le rideau s’ouvre sur une très furtive scène de fable de La Fontaine avec les acteurs masqués en animaux. Il y a des prédateurs et des dévorés. L’allégorie annonce ce qui suit. Au milieu de ces motifs géométriques, entourés d’un amoncellement de piquets, parfois disposés en croix qui symbolisent un cimetière, le maître, l’élève et la coupable bonne laissent place au langage et à la logorrhée.
Dans la première partie, les intentions de Robin Renucci, qui monte pour la première fois sur la scène de La Criée depuis qu’il la dirige, sont trop plaquées sur le texte faussement mais encore doux. Alors que la cruauté sommeille, le metteur en scène embraye fort en octroyant à son personnage des gestes déplacés et sur-signifiants sur la jeune fille – une main sur la joue, attraper son bras… –, une ado comme les autres. Elle déboule casque vissé sur les oreilles et la chanson de Katy Perry, Woman’s world, prend tout l’espace. Déjà, en 2014, Christian Schiaretti avait attribué cette dégaine à « la jeune élève » – qui minaudait, contrairement à ce travail – lors de son adaptation face au professeur joué, dans la deuxième distribution, par un certain… Robin Renucci. L’histoire se répète, comme le récit de cette sombre pièce où les assassinats s’accumulent. Quarante en une seule journée ; et le lendemain, ça recommence.
Si l’auteur franco-roumain réfutait le terme d’« absurde » que le journaliste américain Martin Esslin lui avait attribué en 1961 – ainsi qu’à Beckett, Genet et Adamov –, il a néanmoins poussé le curseur jusqu’à la totale déraison de ce Barbe-Bleue du XXe siècle. À la puissance du langage écrasant de l’un, répond le délitement du corps de l’autre, anéantie par une rage de dents dans la seconde partie du spectacle, plus convaincante que la première. Car, au début de ces 65 minutes, la comédienne Inès Valarcher est davantage guidée par une démonstration de son savoir-faire qu’en soutien de son personnage. Formée aux arts du cirque, elle saute, s’étire, fait une roue, le poirier, tout en apprenant ses leçons de mathématiques. Par la suite, son langage corporel plus serré et renfermé trouve son sens, notamment lorsqu’elle se dissout dans son sweat, au point que sa forme humaine est engloutie. Elle est devenue une chose.
La violence apparait de façon saccadée, a contrario du travail sur la lumière qui offre une variation progressive de couleurs froides enfermant la victime. Le piège est d’autant plus inéluctable qu’il est validé par la bonne (Christine Pignet), sorte de Monique Olivier en puissance. Pour enfoncer le clou, Robin Renucci ne matérialise pas le couteau dont parle Ionesco, mais fait, avec clairvoyance, du sexe du professeur l’arme létale. Il n’y a plus d’assassinat, mais un viol. Ce qui, in fine, dans le Code pénal est la même chose : un crime puni de 30 ans de réclusion. C’est toute cette mécanique de la violence insidieuse, puis très claire, que Robin Renucci expose, fiche de salle comprise, puisqu’y figure le schéma du continuum des violences établi en 1987 par la sociologue britannique Liz Kelly et qui fait toujours autorité pour les comprendre.
Nadja Pobel – www.sceneweb.fr
La Leçon
Texte Eugène Ionesco
Mise en scène Robin Renucci
Avec Christine Pignet, Robin Renucci, Inès Valarcher
Assistant à la mise en scène Sven Narbonne
Scénographie Samuel Poncet Création lumière
Sarah Marcotte Création son Orane Duclos
Costumes Jean-Bernard Scotto
Production La Criée – Théâtre National de Marseille
Coproduction Le Préau – CDN de Vire ; Châteauvallon-Liberté scène nationale ; Théâtre national de NiceDurée : 1h05
La Criée, Théâtre National de Marseille
du 29 janvier au 13 février 2026Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence
les 3 et 4 marsThéâtre d’Arles
le 5 marsThéâtre du Chêne Noir, Avignon
le 10 marsThéâtre des Trois Ponts, Castelnaudary
les 12 et 13 marsThéâtre Olympe de Gouges, Montauban
le 17 marsThéâtre Ducourneau, Agen
le 19 marsHalle ô Grains, Bayeux
le 24 marsLe Préau, CDN de Vire (hors les murs)
le 31 marsThéâtre municipal de Domfront
le 2 avrilChâteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon
les 7 et 8 avrilThéâtre National de Nice, CDN
les 9 et 10 avril


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