Dans une bibliothèque bientôt sous le joug d’une censure arbitraire, deux enfants solitaires se rencontrent. Simon Delattre compose un miracle de spectacle entre théâtre et marionnette sur un texte de Mike Kenny qui ouvre des brèches pour l’imaginaire. Et accorde une fois de plus son geste de mise en scène à ses valeurs humanistes et à son adresse particulière en direction de la jeunesse.
Des étagères pleines de livres, des pancartes indiquant des rayons (conte, jeunesse, roman et science-fiction), un îlot central où s’asseoir avec un tapis moelleux autour. L’hospitalité qui règne ici est synonyme de silence et de tranquillité. Pas de doute, nous sommes dans une bibliothèque, le décor et le sujet de la dernière création de Simon Delattre. Une scénographie aussi judicieuse que jolie, signée Tiphaine Monroty, démultipliant les lignes de fuite, les possibilités d’entrée et de sortie, les recoins et la circulation en son sein. Lieu de vie, refuge pour les uns, échappée pour les autres, tremplin pour l’imagination, c’est un espace clos qui pourtant ouvre des horizons et favorise les rencontres. Trois bibliothécaires en prennent soin, veillent à son bon fonctionnement et tissent du lien, prompts à aiguiller celui ou celle qui s’y perdrait. Comme trois coéquipiers soudés, Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande et Simon Moers (en alternance avec Guillaume Fafiotte) s’affairent et animent ce biotope littéraire autant que les figures marionnettiques à taille humaine qui l’habitent et le hantent.
Il y a Oscar, ado mal dans sa peau, qui entretient avec la lecture un rapport de défiance et semble à chaque fois arriver là par hasard. Il y a Mona, une petite fille au caractère trempé qui s’évade dans les histoires au point d’y croire. Quant au troisième personnage, est-ce un fantôme ou une pirate ? À moins que ce ne soit les deux. N’en disons pas plus. À la tête du Rodéo Théâtre, Simon Delattre poursuit son compagnonnage complice avec l’auteur britannique Mike Kenny et met en scène, dans un dosage harmonieux et maîtrisé entre théâtre et marionnette, cette fable dystopique qui ravive le goût de la lecture, les trésors cachés dans les livres et l’émancipation qu’ils véhiculent autant que la menace de censure qui plane sur certains ouvrages considérés comme dangereux. La bibliothèque devient alors un poumon de résistance qu’il faut à tout prix sauver, et ce sont les enfants qui vont s’en charger.
Tout, dans ce spectacle d’une délicatesse exquise, est d’une précision, d’un tact, d’un goût sûr. Des rayonnages tapissés de vrais livres aux objets disséminés tels des énigmes qui favorisent un climat de mystère et d’inquiétude, en passant par les costumes, les accessoires et les livres eux-mêmes, éclairés de l’intérieur comme une âme qui brillerait dès qu’on les ouvre, chaque élément visuel a été choisi avec soin, pensé dans son rapport esthétique aux autres et dans sa faculté propre à venir chatouiller l’imagination. Il en va de même pour la partition musicale de Léopoldine HH, d’une légèreté délicieuse, tressant polyphonies de voix et de rythmes sans jamais peser. Elle accompagne avec grâce l’évolution de l’intrigue. Quant aux paysages sonores de Julien Lafosse, ils s’invitent dès qu’un livre s’ouvre, émanations subtiles des aventures romanesques contenues entre les pages. C’est un festival de détails sensibles qui, dans leur ensemble, font naviguer le spectacle entre le réalisme premier de la situation et la profusion de fictions accueillies dans la bibliothèque.
Au coeur de ce lieu au calme, loin des remous de l’actualité et de la violence extérieure, les livres sont des radeaux de sauvetage, des ponts avec les autres et entre les mondes, des cavernes d’Ali Baba, des modèles pour grandir et la trace d’un passé à ne pas oublier. Car dans les récits interdits, le premier visé est Le Journal d’Anne Frank, et la référence réveille immédiatement les fantômes de l’Histoire et notre devoir de mémoire. Ainsi, Vents Contraires offre ses strates d’interprétation à un public large qui embarque indéniablement dans son sillon. Tableaux de toute beauté, chorégraphies au cordeau, jeux de transparence et ombres chinoises, narration qui se déplie par fragments, ce spectacle est un miracle de sensibilité qui célèbre l’importance des récits que l’on transmet. Pour se construire, se réparer, se nourrir et s’aérer l’esprit. Autant dire qu’il est d’utilité publique.
Marie Plantin – www.sceneweb.fr
Vents Contraires
d’après un texte de Mike Kenny
Traduction Séverine Magois
Mise en scène Simon Delattre
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène Yann Richard
Avec Maloue Fourdrinier, Sarah Vermande, Simon Moers en alternance avec Guillaume Fafiotte
Scénographie Tiphaine Monroty
Création marionnettes Marion Belot, assistée de Leslie Bertho
Création lumière Jean-Christophe Planchenault
Composition musicale Léopoldine HH
Création son Julien Lafosse
Création costumes Elena Bruckert
Construction du décor Marc Vavasseur
Régie générale Jean-Christophe Planchenault
Régie et accessoires Morgane Bullet, assistée de Zoé BroneerProduction Rodéo Théâtre
Coproduction Les Tréteaux de France – CDN à Aubervilliers, la Tribu (région PACA), Les Bords de Scènes – Grand-Orly Seine Bièvre, MOMIX – festival international jeune public – CREA, La Minoterie – scène conventionnée de Dijon, Théâtre Massalia – scène conventionnée d’intérêt national Art, Enfance et Jeunesse de Marseille, NEST – CDN transfrontalier de Thionville-Grand Est
Soutiens DRAC Ile-de-France, Région Île-de-France, Ville de ParisDurée : 1h
À partir de 7 ansThéâtre Dunois, Paris
du 17 au 21 mars 2026Les Bords de Scènes, Salle Lino Ventura, Athis-Mons
les 10 et 11 avrilMaison de la Culture de Bourges, Scène nationale
les 13 et 14 octobrePoints communs, Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val-d’Oise
les 13 et 14 novembreThéâtre des Salins, Scène nationale de Martigues
les 26 et 27 novembreLa Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine
du 28 au 30 janvier 2027Espace culturel Boris Vian, Les Ulis
les 2 et 3 févrierThéâtre d’Arles, Scène conventionnée
les 12 et 13 avrilL’Onde, Scène conventionnée de Vélizy-Villacoublay
du 11 au 13 mai



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